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e voi­là donc, le Man­set mil­lé­si­mé 2015. En at­ten­dant un al­bum vé­ri­ta­ble­ment in­édit, que la ru­meur nous pro­met pour 2016, une (nou­velle) com­pi­la­tion nous ar­rive qui, si elle ne pré­tend pas réel­le­ment au sta­tut de grea­test hits, s’amuse à faire comme si. C’est d’ailleurs écrit en toutes lettres, dans un in­tri­gant mé­li-mé­lo de fran­çais et d’an­glais : « the classic al­ter­na­tif best of ». S’y ajoute une an­née, « 2015 ». Comme pour bien pré­ci­ser le ca­rac­tère ponc­tuel de la sélection. Sélection qui se dif­fé­ren­cie des exer­cices pré­cé­dents : pas de « Il voyage en so­li­taire » ici, pour ne par­ler que du mor­ceau le plus connu de l’ar­tiste… Mais de l’ou­vrage ré­cent, si­non dans la com­po­si­tion, du moins dans l’en­re­gis­tre­ment. Soit deux CD, vingt titres, nous don­nant à en­tendre le Man­set du XXIe siècle, mais pas seule­ment : certes, chaque titre – à un in­édit près, le beau « Rim­baud plus ne se­ra » ; dix ans après avoir écrit « Être Rim­baud » pour Ra­phael – pro­vient de l’un des quatre al­bums sor­tis de­puis l’an 2000 : Le Lan­gage ou­blié (2003), Obok (2008), Ma­ni­to­ba ne ré­pond plus (2010) et en­fin Un oi­seau s’est po­sé (2014). Mais les oeuvres du siècle d’avant ne sont pas pour au­tant ou­bliées, Un oi­seau…, après tout, étant lui-même com­po­sé de titres an­ciens ré­en­re­gis­trés, par­fois avec la par­ti­ci­pa­tion d’ar­tistes tiers (dEUS, Mark La­ne­gan, Ra­phael, Axel Bauer…).

Et c’est ain­si qu’on re­trouve sur cet Al­ter­na­tif best of, un « Lu­mières » et un « En­trez dans le rêve », en­re­gis­trés ini­tia­le­ment en 1984, et pré­sen­tés ici dans leur ver­sion 2014. Idem pour « Train du soir » (1981 pour l’ori­gi­nal, ti­tré « Le train du soir »), « Re­vivre » (1991 pour l’ori­gi­nal), « Ma­trice » (1989) ou « Genre hu­main » (2008).

Les mé­ta­mor­phoses…

Ces pré­ci­sions, ces jeux de dates pour­raient pa­raître anec­do­tiques. Or c’est tout le contraire. Car s’y re­flète la sin­gu­la­ri­té d’une dis­co­gra­phie ja­mais fi­gée : de­puis l’avè­ne­ment du CD – et avant la chute de ce for­mat – l’ap­proche de Man­set vis-à-vis de la ré­édi­tion de ses en­re­gis­tre­ments pas­sés prend à contre­pied les usages. Quand il est ha­bi­tuel d’abor­der un en­re­gis­tre­ment ori­gi­nal comme « in­tou­chable », au­quel, en cas de ré­édi­tion, on ac­cep­te­ra tout au plus de re­voir le mas­te­ring, peut-être le mixage si ce­lui-ci a souf­fert de dé­fauts ini­tiaux, et d’ajou­ter quelques bo­nus, ver­sions dé­mo, bref de quoi consti­tuer d’ho­no­rables sor­ties De­luxe, Gé­rard Man­set, lui, semble consi­dé­rer ses chan­sons, bien après leur en­re­gis­tre­ment, comme des works in pro­gress, que l’ar­tiste peut re­tou­cher, jus­te­ment, ré­or­ches­trer, or­don­ner d’une nou­velle ma­nière, édi­ter, ré­en­re­gis­trer… ou je­ter aux ou­bliettes.

Exemple : quand, à la fin des an­nées 1980, Man­set se pen­che­ra sur ses an­ciens al­bums, il en re­dé­fi­ni­ra les contours, dé­ci­de­ra ce qui mé­rite de re­ve­nir au for­mat CD ou ce qu’il n’est pas né­ces­saire de gar­der. Ain­si l’oeuvre pa­raî­telle ré­gu­liè­re­ment re­mo­de­lée et, d’une cer­taine ma­nière, ré­in­ven­tée – ajou­tons qu’à l’ère du tout nu­mé­rique, elle est ab­sente des ser­vices de strea­ming, et que si l’on peut la té­lé­char­ger lé­ga­le­ment sur des sites comme Qo­buz ou iTunes, ce­la ne concerne que les al­bums sor­tis de­puis 2003, et pas les autres com­pi­la­tions dé­jà pu­bliées…

Le best of 2015 tient de cette lo­gique, jus­qu’à un point in­at­ten­du : l’ul­time titre de cette com­pi­la­tion n’est rien d’autre que « Ani­mal on est mal », ver­sion 2015 (avec ajout d’un cou­plet fi­nal) du mor­ceau inau­gu­ral de la car­rière de Man­set, sor­ti en 1968… Une chan­son mons­trueuse, au bes­tiaire ro­bo­tique, qui per­met d’en­tendre le Man­set d’au­jourd’hui – 70 ans de­puis août der­nier – faire sa mue in­ver­sée, et re­de­ve­nir ch­ry­sa­lide. « Il faut re­faire ce que l’on aime », chante Man­set sur le titre « Re­vivre ». On ne sau­rait mieux dire. À son oeuvre, en­fin, l’ar­tiste semble ap­pli­quer le prin­cipe d’éla­bo­ra­tion des sou­ve­nirs, vou­lant qu’ils se re­cons­truisent lors­qu’ils sont évo­qués, avant de se fixer. Pas de temps li­néaire, donc – ce qui ex­plique en par­tie cette dis­co­gra­phie aux al­lures de jeu de piste –, mais une mé­ta­mor­phose constante. À une époque où l’on garde une trace de tout, fi­gé dans son ins­tant, pour ne rien se rap­pe­ler, un ana­chro­nisme plus que pré­cieux. Phi­lippe Ra­gue­neau The classic al­ter­na­tif best of

[War­ner Mu­sic France]

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