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oi­là qu’ar­rive donc le cin­quan­tième an­ni­ver­saire de l’un des disques les plus ba­roques de la pop culture. Ré­gu­liè­re­ment cé­lé­bré comme un chef-d’oeuvre. Ac­cé­dant aux plus hautes marches des clas­se­ments éri­gés par les Rol­ling Stone, NME et autres Mo­jo. Sa­lué par la concur­rence de l’époque, Beatles en tête( Et pour­tant échap­pant, en­core et tou­jours, à cer­tains au­di­teurs( res­tant de glace de­vant ces har­mo­nies vo­cales trop par­faites pour être hon­nêtes, ces or­ne­ments ins­tru­men­taux dé­me­su­rés. Mer­veille des mer­veilles (« Rien de plus dé­chi­rant que le re­frain de “Ca­ro­line, No” », écri­vait Mi­ch­ka As­sayas dans son clas­sique Dic­tion­naire du Rock en 2000) ou disque en­nuyeux (« C’est jo­li, mais qu’est-ce que c’est chiant », re­marque en­ten­due alors qu’on ten­tait de convaincre des proches des qua­li­tés de l’al­bum) ? Lâ­che­ment, nous ne tran­che­rons pas, nous conten­tant, pour l’oc­ca­sion, d’un re­gard sur l’as­pect for­mel de ce disque.

Pet Sounds, donc, sort au prin­temps 1966, chez Ca­pi­tol, le même jour que Blonde On Blonde d’un cer­tain Bob Dy­lan. Jo­li prin­temps, se dit-on, en at­ten­dant l’été de l’amour (ce se­ra pour 1967) et ce qui s’en­sui­vra : la fin d’une dé­cen­nie et la gueule de bois des len­de­mains qui dé­chantent. Pour l’heure, un cer­tain op­ti­misme pré­vaut, ain­si que l’en­vie d’en dé­coudre avec le vieux monde. En 1965, les Beatles ont sor­ti un al­bum, Rub­ber Soul, qui marque les es­prits ; dont ce­lui – en voie de dé­ran­ge­ment – de Brian Wil­son. Wil­son en­tend faire aus­si bien que les Fab Four, voire mieux. Fin 1965, le gar­çon n’a que 23 ans et dé­jà dix al­bums stu­dio au comp­teur. Il a dé­lé­gué à son groupe le soin de rem­plir les salles de concert. Lui se charge de conce­voir le grand oeuvre à ve­nir. Son ob­ses­sion : l’en­re­gis­tre­ment.

« J’ai été in­ca­pable de pen­ser en tant que pro­duc­teur » , ex­plique Brian Wil­son, « jus­qu’à ce que je me sois vrai­ment fa­mi­lia­ri­sé avec les tra­vaux de Phil Spec­tor. Alors j’ai com­pris quel était l’in­té­rêt de faire un disque (…) Une chan­son, c’est bien. Mais c’est le disque qui compte. C’est le disque que les gens vont écou­ter. Le son qu’il dé­gage, ce qu’ils vont en­tendre et ex­pé­ri­men­ter pen­dant deux mi­nutes et de­mie, voi­là ce qui va res­ter. »

Chez Wil­son comme chez Spec­tor, ou les Beatles avec George Martin, le stu­dio de­vient un élé­ment es­sen­tiel au pro­ces­sus créa­tif – in­suf­flant dy­na­misme, créa­ti­vi­té. L’al­bum Pet Sounds marque ain­si le triomphe du stu­dio sur la scène, la pri­mau­té de l’en­re­gis­tre­ment contrô­lé sur le live, au point que les par­ties ins­tru­men­tales de l’al­bum sont en­re­gis­trées avec des mu­si­ciens de ses­sion, en l’ab­sence des autres membres du groupe, par­tis en tour­née.

Le pro­cess d’en­re­gis­tre­ment se di­vise en deux temps : les ins­tru­ments, nom­breux, hé­té­ro­clites, sont d’abord en­re­gis­trés sous la conduite d’un Brian Wil­son ré­so­lu­ment ex­plo­ra­teur, com­bi­nant les ma­riages im­pro­bables, les construc­tions en ap­pa­rence in­con­grues. L’en­semble de ces ses­sions est en­suite trans­fé­ré sur un huit-pistes… dont il n’oc­cupe qu’une seule piste. Six des sept pistes res­tantes ser­vi­ront uni­que­ment aux prises de voix. La der­nière piste per­met­tra de der­niers ajouts, sons d’am­biance (le train et l’aboie­ment d’un chien à la fin du disque par exemple). Le mix se fait en mo­no.

De cette fa­çon d’agir, se dé­gagent les ca­rac­té­ris­tiques mêmes de l’al­bum Pet Sounds : si l’ins­tru­men­ta­tion est riche, elle forme un bloc, un seul, un « mur du son » – dif­fé­rent, pour­tant, de ce­lui de Spec­tor, qui « em­pi­lait » les pistes les unes sur les autres. Sur la chaîne YouTube de Be­hind The Sounds, on peut en­tendre les ses­sions de tra­vail de l’al­bum, avec plus de soixante mu­si­ciens, dont cer­tains ayant l’ha­bi­tude de tra­vailler avec Spec­tor( Ré­sul­tat : si le dé­co­rum est im­pres­sion­nant, il est mis au ser­vice d’un seul maître (hor­mis les deux titres ins­tru­men­taux de l’al­bum), ré­gnant qua­si­ment sans par­tage : le chant.

Car les voix (celles de Mike Love, Brian, Carl et Den­nis Wil­son, Bruce Johns­ton, Al Jar­dine) do­minent l’es­pace. Lors de l’en­re­gis­tre­ment des vo­caux, Brian Wil­son ne mé­gotte pas sur les prises, les mul­ti­pliant sans re­lâche, jus­qu’à ob­te­nir le son, l’har­mo­nie, l’ac­cord vou­lus. Le per­fec­tion­nisme, ici, est roi. Il faut en­tendre ain­si les voix iso­lées de « God On­ly Knows », sou­vent consi­dé­rée comme l’une des plus belles chan­sons de l’his­toire, pour en per­ce­voir l’équi­libre mi­ra­cu­leux(

Bach ou Mo­zart ?

« God On­ly Knows », jus­te­ment. Voi­là bien un mor­ceau pour le­quel l’ex­pres­sion « sym­pho­nie de poche » semble avoir été in­ven­tée. Les ac­cords sont com­plexes, les ins­tru­ments clas­siques ont la part belle, mais s’ef­facent bien­tôt sous la pro­gres­sion de la par­tie vo­cale, avec un re­frain se mul­ti­pliant à l’in­fi­ni, tout ce­ci en moins de 3 mi­nutes chro­no. On frôle l’art du contre­point, ce qui n’est pas une aber­ra­tion : Bach est une in­fluence re­ven­di­quée de Brian Wil­son. Où l’on ne pour­ra s’em­pê­cher de ci­ter une in­ter­view, l’an der­nier, du lea­der des Beach Boys, qui, in­ter­ro­gé sur la pos­si­bi­li­té qu’il puisse être « le Mo­zart amé­ri­cain » (sic), au­ra ré­pon­du au Den­ver Post( : « Je ne crois pas ! Je pense plu­tôt avoir été le Bach ou le Bee­tho­ven amé­ri­cain… » Ce­ci avant de faire le pa­ral­lèle entre une chan­son comme « Ca­li­for­nia Girls » et « L’hymne à la joie ». S’il le dit… Reste qu’une chan­son comme « God On­ly Knows » – comme le prou­vait en 2014 cette re­prise « all-stars » (80 mu­si­ciens, 27 chan­teurs cé­lèbres), aux li­mites du pom­pier, à l’oc­ca­sion du lan­ce­ment de BBC Mu­sic( – pla­çait bel et bien le sieur Wil­son au pan­théon des com­po­si­teurs pop du siècle pas­sé. Ne se­rait-ce que pour ce bi­jou, aus­si so­laire que mé­lan­co­lique, les Beach Boys mé­ritent leur place dans l’his­toire. Phi­lippe Ra­gue­neau

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