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Il y eut, pour Prince comme pour le reste du monde mu­si­cal, un avant et un après Purple Rain. Sor­ti en juin 1984, l’al­bum est un fas­ci­nant cros­so­ver, où funk et rock, pop et rhythm’n’blues se lancent dans une folle par­tie de jambes en l’air. Un disque chaud bouillant, où s’en­tre­mêlent gui­tares or­gas­miques et boîte à rythmes ha­le­tante (Linn LM-1). Si « Purple Rain » est sans doute le mor­ceau le plus cé­lé­bré après la dis­pa­ri­tion de l’Ar­tiste, « When Doves Cry » est un acte de bra­voure : sans basse, avec une ryth­mique à se dam­ner, cette chan­son est un ob­jet mu­si­cal non iden­ti­fié où s’ex­priment comme ja­mais au­pa­ra­vant la frus­tra­tion et le dé­sir, les mi­nau­de­ries et les hur­le­ments (fi­nal ba­roque sur la ver­sion longue, celle de l’al­bum). Sur ce titre, Prince joue de l’en­semble des ins­tru­ments – con­trai­re­ment à ce que laisse voir le clip. Trans­genre, ac­ces­sible et dé­ran­geant, pop et avant-gar­diste : tout le gé­nie de Prince est dans ces 5 mn 53 s in­can­des­centes.

La meilleure for­ma­tion ayant ja­mais ac­com­pa­gné Prince. Le nom ap­pa­raît sur la po­chette de 1999, mais c’est avec Purple Rain et jus­qu’en 1986 que The Re­vo­lu­tion ap­porte son souffle no­va­teur, comme on dit. Par­mi les membres du groupe, deux jeunes femmes, Wen­dy Mel­voin (gui­tare) et Li­sa Co­le­man (cla­viers) dont on né­glige sou­vent l’ap­port ar­tis­tique : sens mé­lo­dique af­fir­mé, har­mo­nies éla­bo­rées, le cô­té le plus pop, le plus cat­chy, de Prince doit beau­coup à ces deux ar­tistes.

Su­san Ro­gers, en l’oc­cur­rence, qui tra­vailla no­tam­ment sur Purple Rain et Si­gn O’ The Times et dont une in­ter­view en 2013 pour dad­dy­rocks­tar( éclaire un as­pect né­gli­gé de la pro­duc­tion dis­co­gra­phique de Prince : si le stu­dio est pour l’ar­tiste un ins­tru­ment de créa­tion, il n’at­tache par­fois à la qua­li­té du son qu’un in­té­rêt li­mi­té. « Les gens pensent que parce que ces disques ont été des suc­cès nous les avions tra­vaillés en leur por­tant le même soin que pour la créa­tion à pro­pre­ment par­ler » , ex­plique Su­san Ro­gers, « et c’est to­ta­le­ment faux. Je veux dire que tech­ni­que­ment, pour ce qui est de la qua­li­té du son, ces disques ne sont pas for­mi­dables. » L’équi­libre des ni­veaux laisse ain­si par­fois à dé­si­rer – une écoute at­ten­tive de Si­gn O’ The Times per­met de s’en rendre compte. Et pour­tant, mi­racle : ces disques sont des mer­veilles. Va com­prendre…

Prince Ro­gers Nel­son, for­cé­ment, le vé­ri­table nom de Prince. Quant à ce pa­tro­nyme, « Prince », l’in­dis­pen­sable livre de Ch­ris­tophe Geu­din et Fré­dé­ric Goa­ty, Prince le dic­tion­naire (édi­tions Cas­tor Mu­sic), nous en donne la clé : ce nom est « ins­pi­ré du nom de scène de son père John L. Nel­son », pia­niste du Prince Ro­gers Trio. Bon sang ne sau­rait men­tir, certes. Mais ce­la ne ré­pond pas à la ques­tion : de qui Prince est-il – ar­tis­ti­que­ment – le fils ? Ji­mi Hen­drix pour le jeu de gui­tare ? James Brown pour la pré­sence scé­nique ? Mar­vin Gay pour la soul hé­do­nique ? Ce se­rait trop simple. Le jazz et le funk, bien sûr, ont ir­ri­gué l’art de Ro­gers Nel­son. Mais les in­fluences de Prince ne sau­raient se li­mi­ter à la seule musique noire amé­ri­caine : il faut écou­ter ain­si ses re­prises de « A Case Of You » de Jo­ni Mit­chell, de « While My Gui­tar Gent­ly Weeps » des Beatles, ap­pré­cier le mi­ni­ma­lisme de « Dir­ty Mind » évo­quant la new wave, ne pas s’éton­ner qu’il fonde pour Kate Bush ou même les Coc­teau Twins… Le royaume ar­tis­tique de Prince ne connaît au­cune li­mite.

Plus de trente al­bums stu­dio en 38 ans, dont une bonne di­zaine de chefs-d’oeuvre, et, dit-on, des in­édits par cen­taines, voire mil­liers (lire plus loin). La pé­riode la plus pro­di­gieuse s’étale, à notre goût, de Dir­ty Mind (1980) à Lo­ve­sexy (1988), où (presque) rien n’est à je­ter. Chaque disque pos­sède sa pa­lette de cou­leurs. Au coeur de cette dis­co­gra­phie, Si­gn O’ The Times est le double exu­bé­rant le plus à l’image du gé­nie de l’ar­tiste : d’une pro­fu­sion in­éga­lée, pop et fou­traque, in­dis­pen­sable. Après 1988, la qua­li­té est moins constante, même si des perles (et dia­mants) se re­trouvent dans les al­bums sui­vants. Les concerts, eux, res­tent des musts, d’une gé­né­ro­si­té to­tale. Comme si tout le reste n’était que lit­té­ra­ture. Dans une in­ter­view in­édite de 1998 que vient de pu­blier Té­lé­ra­ma

Prince ne dit pas autre chose : « Ce qui compte, c'est la scène, pas en­re­gis­trer des disques. Le pre­mier qui a eu l'idée de fixer un évé­ne­ment sur une bande et de le vendre a dé­na­tu­ré la créa­tion ar­tis­tique. »

L’his­toire de Prince a-t-elle dé­fi­ni­ti­ve­ment pris fin le 21 avril 2016 ? Rien n’est moins sûr. Car il reste la ques­tion des « tré­sors ca­chés » : ces mor­ceaux res­tés dans l’ombre fai­sant l’ob­jet d’un bu­si­ness post­mor­tem lu­cra­tif. Fin avril, le Sun­com­meLes Échos par­laient d’un pa­tri­moine mu­si­cal de… 20 000 titres in­édits ! Ma­quettes ? Brouillons ? Es­quisses ? Im­pos­sible pour le mo­ment d’en sa­voir plus – et de vé­ri­fier le sé­rieux de l’in­for­ma­tion. Seule cer­ti­tude : l’ayant droit, ou les ayants droit, du chan­teur au­ra du bou­lot… En l’ab­sence de tes­ta­ment, et ses pa­rents étant dé­cé­dés, la tâche re­vien­dra-t-elle à Ty­ka, sa soeur ? Ses de­mi-frères et soeurs (cinq sont tou­jours vi­vants) au­ront-ils leur mot à dire ? Avant de se pré­ci­pi­ter sur cet amas d’in­édits qui fe­raient pas­ser les Boot­leg Se­ries de Dy­lan pour d’aus­tères fonds de ti­roir, es­pé­rons que les éven­tuelles pu­bli­ca­tions se fe­ront avec un brin de ju­geote. Et pour­quoi pas, il est per­mis de rê­ver, la sor­tie De­luxe an­non­cée par War­ner en 2014, et re­por­tée sine die, de Purple Rain, avec ses faces B et ses ra­re­tés… Un re­tour aux sources du gé­nie mu­si­cal qui per­met­trait de se dire en­fin que, mal­gré ce fi­chu 21 avril 2016, notre Prince à nous ne s’en est pas dé­fi­ni­ti­ve­ment al­lé, corps et biens… Phi­lippe Ra­gue­neau

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