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l n’est pas in­ter­dit de pen­ser que si, au fi­nal, le nom de George Mar­tin est an­cré dans la lé­gende des Beatles, c’est, d’abord, qu’il au­ra été de qua­si­ment toute l’aven­ture dis­co­gra­phique du plus cé­lèbre groupe du monde : entre le 6 juin 1962 – pre­mier en­re­gis­tre­ment des Beatles aux stu­dios EMI – et sep­tembre 1969 – sor­tie de Ab­bey Road –, Mar­tin au­ra pro­duit onze des douze al­bums stu­dio des Beatles, le dou­zième (par date de sor­tie), Let It Be, ayant « échoué » entre les mains de Phil Spec­tor…

Plus que tout autre, ain­si, Mar­tin était en droit de re­ven­di­quer le titre de « cin­quième Beatles », titre qui, ponc­tuel­le­ment, au­ra été at­tri­bué aux mu­si­ciens pas­sés par le groupe sans y res­ter (Sut­cliffe, Best, etc.), au ma­na­ger des Fab Four (Brian Ep­stein) ou en­core à l’homme de l’ombre Neil As­pi­nall… Mais Mar­tin est d’une trempe dif­fé­rente. Ra­re­ment le nom d’un pro­duc­teur au­ra été au­tant lié à ce­lui d’un ar­tiste unique – ou en l’oc­cur­rence d’un groupe. Car on au­ra beau ci­ter les di­zaines d’autres chan­teurs/for­ma­tions qui, après l’aven­ture des Fab Four, au­ront pu tra­vailler avec Mar­tin (d’Ame­ri­ca à Céline Dion, le spectre est large), rien n’y fait, on en re­vient tou­jours aux quatre gar­çons de Li­ver­pool.

George Mar­tin, pour­tant, n’avait, a prio­ri, pas grand-chose de com­mun avec Paul, John, George et Rin­go : plus vieux qu’eux d’une quin­zaine d’an­nées, de for­ma­tion mu­si­cale clas­sique, pos­sé­dant ce sens tout bri­tan­nique de la re­te­nue et de l’hu­mour sous contrôle, bref, du flegme, il au­ra, d’une cer­taine ma­nière, été le tu­teur de cette plante d’abord mal dé­gros­sie ap­pe­lée à s’épa­nouir et de­ve­nir la for­ma­tion mu­si­cale la plus cé­lèbre du monde.

Paul McCart­ney ne s'y est pas trom­pé, écri­vant au len­de­main du dé­cès de George Mar­tin, sur son site in­ter­net : « Si quel­qu’un mé­ri­tait le titre de “cin­quième Beatles”, alors c’était bien George. » Consi­dé­rant que l’an­nonce même du dé­cès avait été twee­tée par l’autre sur­vi­vant des Fab Four, Rin­go Starr, la messe, d’une cer­taine fa­çon, était dite.

Un « se­cond père »

Mais qu’a ap­por­té George Mar­tin aux Beatles d’autre que des tech­niques d’en­re­gis­tre­ment ? D’abord, la bien­veillance d’un grand frère, voire d’un « se­cond père », les mots sont de Mac­ca lui-même, per­met­tant à des ga­mins tur­bu­lents de trou­ver leur voie : quand ils entrent en stu­dio en 1962, les Beatles dé­couvrent un monde hy­per-co­dé. Les stu­dios EMI n’ont alors rien d’une aire de jeux. En­re­gis­trer est un tra­vail, les tech­ni­ciens sont en blouse blanche, cha­cun oc­cupe une place bien pré­cise. George Mar­tin sym­bo­lise as­sez bien ce « vieux monde », mais l’homme a l’in­tel­li­gence de ne pas en faire un car­can et de com­prendre que les deux uni­vers peuvent s’en­ri­chir mu­tuel­le­ment… dans tous les sens du terme.

Dans une in­ter­view vidéo pour la BBC, des an­nées plus tard( John Len­non l’ex­pli­que­ra ain­si, lui qui pour­tant n’a pas été avare, au tout dé­but des an­nées 1970, de cri­tiques acerbes sur Mar­tin : « George n’avait qua­si­ment pas tra­vaillé dans l’uni­vers du rock quand nous nous sommes ren­con­trés, et nous n’étions ja­mais en­trés en stu­dio. Du coup, nous avons beau­coup ap­pris en­semble. Ses connais­sances, sa cul­ture mu­si­cale, étaient im­menses, il pou­vait donc tra­duire ce­la pour nous et sug­gé­rer de nom­breuses idées (…). »

L’exemple par­fait étant « Yes­ter­day », chan­son pour la­quelle McCart­ney se se­rait vo­lon­tiers conten­té d’un en­re­gis­tre­ment gui­tare-voix, et à la­quelle est ve­nu se gref­fer, sur la pro­po­si­tion de George Mar­tin, un qua­tuor de cordes. Conseiller avi­sé, ar­ran­geur de ta­lent, Mar­tin s’in­vite aus­si dans la dis­co­gra­phie des Beatles en pro­po­sant ses propres com­po­si­tions – on pense au jo­li, et très bri­tish, « Pep­per­land » de Yel­low Sub­ma­rine.

Les in­ter­ven­tions de Mar­tin sont aus­si do­cu­men­tées par les té­moi­gnages d’autres pro­ta­go­nistes. Ce­lui de Geoff Eme­rick, via son au­to­bio­gra­phie( est de pre­mière main. En près de cinq cents pages, on avance dans les pas d’un as­sis­tant in­gé­nieur du son de 15 ans, en 1962, que le ha­sard / la chance / le des­tin amènent à tra­vailler dans les stu­dios d’EMI. L’éclo­sion des Beatles se pro­duit sous ses yeux, et, loin de l’ha­gio­gra­phie, elle n’est pas que plaisante – l’en­re­gis­tre­ment hou­leux du White Al­bum, qui amè­ne­ra Eme­rick à je­ter l’éponge, non sans ran­coeur en­vers l’at­ti­tude du groupe et de George Mar­tin (les pages 342-343 sont par­ti­cu­liè­re­ment amères), en té­moigne.

N’em­pêche. S’en dé­gage, en creux, le por­trait qu’on sup­pose as­sez fi­dèle du pro­duc­teur my­thique, un type « pas mal vieux » pour tous ces jeunes ro­ckeurs, et à pro­pos du­quel Eme­rick écri­ra : « George Mar­tin avait l’es­prit caus­tique et un grand sens de l’hu­mour. Tou­jours bien ha­billé et cour­tois, il pre­nait ma­ni­fes­te­ment plai­sir à re­pré­sen­ter l’au­to­ri­té et à jouer les maîtres d’école avec les Beatles – qui, de leur cô­té, se ré­ga­laient tout au­tant à jouer les élèves dis­si­pés. » Eme­rick, en­core, dé­cri­vant l’en­re­gis­tre­ment, sur­réa­liste, de « A Day In The Life », ré­su­me­ra as­sez bien l’al­chi­mie des Beatles : « Comme d’ha­bi­tude, Paul pen­sait mu­sique tan­dis que John pen­sait concept. Le rôle de George Mar­tin était ce­lui d’un in­ter­mé­diaire. » Un in­ter­mé­diaire grâce au­quel, pen­dant sept ans, les Beatles au­ront été bien plus que la somme de quatre ta­lents : une dream team de la pop, re­grou­pant quatre ar­tistes et un pro­duc­teur, unis comme les cinq doigts de la main. Phi­lippe Ra­gue­neau

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