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n pion­nier, vrai­ment ? Avec la dis­pa­ri­tion, en juillet der­nier, d’Alan Ve­ga – 78 ans –, dif­fi­cile d’échap­per à ce mot qua­li­fiant l’ar­tiste, moi­tié du groupe Sui­cide. For­ma­tion des se­ven­ties – pour sa pé­riode la plus in­té­res­sante – aus­si culte que peu écou­tée, le duo, consti­tué d’Alan Ve­ga, donc, et de Mar­tin Rev, au­ra dé­fri­ché, cette fin de dé­cen­nie-là (même s’il s’est for­mé vers 1970, il au­ra fal­lu at­tendre 1977 pour que le pre­mier al­bum sorte), un ter­ri­toire mu­si­cal qu’on au­rait, en réa­li­té, du mal à dé­fi­nir pré­ci­sé­ment. La fa­ci­li­té consiste à par­ler de punk mu­sic. Rien que ce nom, dé­jà. Sui­cide, comme un avant-goût de « no fu­ture ». Le re­fus des gammes in­sen­sées, de la vir­tuo­si­té. Le peu de moyens, aus­si, proche de l’es­prit « do it your­self » – sur le pre­mier al­bum, Sui­cide, en 1977, un orgue Far­fi­sa fait l’af­faire ; avec des sons tri­tu­rés. Et il y a, in­dis­cu­ta­ble­ment, ce mal-être, conta­gieux, de chan­sons aus­si douces qu’un bain d’acide – le dis­sol­vant, pas la drogue.

Mais Sui­cide – où la gui­tare élec­trique ne règne pas, où la vio­lence ne se joue ni vite ni à plein vo­lume – a peu à voir avec les groupes punk de l’époque, Sex Pis­tols, Ra­mones ou même The Clash. Alan Ve­ga et Mar­tin Rev sont ailleurs. Tra­çant un che­min qui, pour faire court (ou long), mè­ne­rait d’un point A – di­sons, le « John­ny B. Goode » de Chuck Ber­ry, 1957 – à un point B – la mu­sique élec­tro­nique toute puis­sante des an­nées 1980. Sui­cide s’écoute ain­si, avec ses chan­sons ré­duites à l’os – on parle au­jourd’hui de mi­ni­ma­lisme. À la froi­deur de l’orgue, d’une drum ma­chine ba­sique tour­nant en boucle, s’op­pose – ou se ma­rie – la voix de Ve­ga, in­ten­sé­ment dé­si­rante, rock’n’roll. Et ce dès le pre­mier titre du pre­mier al­bum, « Ghost Ri­der ». Le nom du mor­ceau n’est pas ano­din : le hé­ros ma­lé­fique des co­mics Mar­vel est aus­si à l’ori­gine de l’ap­pel­la­tion du groupe. Les titres qui suivent suintent d’une même am­bi­va­lence : for­mel­le­ment gla­cés, chauds-bouillants dans l’at­mo­sphère qui s’en dé­gage. L’ef­fet est fas­ci­nant. Sur « Fran­kie Tear­drop », plus de dix mi­nutes dont on res­sort dif­fi­ci­le­ment in­demne, Sui­cide crée l’an­goisse avec sa mu­sique bla­farde que viennent per­cu­ter des hur­le­ments psy­cho­tiques. Pas très fun, sans doute, mais suf­fi­sam­ment fort pour don­ner l’élan qui, quelques an­nées plus tard, ani­me­ra une par­tie de la mu­sique eigh­ties. Mais si l’in­fluence de Sui­cide se re­trouve évi­dem­ment chez des ar­tistes des an­nées dites « new wave » (De­peche Mode en tête), elle se fait aus­si sen­tir chez des ar­tistes moins at­ten­dus.

Chris­tophe, le Boss, Mo­by…

Car si l’on peut se dire qu’il y a du Sui­cide dans la dé­marche des pre­miers Ste­phan Ei­cher, par exemple – des titres comme « Che­ree » ou « Keep Your Dreams » ne sont pas loin des Chan­sons Bleues de l’Hel­vète –, qui au­rait pa­rié, à la fin des an­nées 1970, qu’un ar­tiste comme Chris­tophe met­trait plu­sieurs fois Alan Ve­ga à l’hon­neur ? Et pour­tant, avec le disque fon­da­teur de son re­nou­veau, Be­vi­lac­qua, en 1998, le beau bi­zarre de la va­rié­té fran­çaise nous of­frait quelques mi­nutes de jeux de cartes en com­pa­gnie de Ve­ga (« Ren­contre à l’as Ve­ga »), avant de l’in­vi­ter de nou­veau il y a quelques mois dans ses su­perbes Ves­tiges du Chaos à don­ner de la voix sur « Tan­ge­rine ». À l’oc­ca­sion, et sous la plume d’Au­ré­lie Sfez, dans Le Monde, Alan Ve­ga dé­cla­rait : « Chris­tophe, c’est la haute culture fran­çaise, nous on est des bar­bares ! »

Étranges bar­bares dont le deuxième al­bum, Mar­tin Rev – Alan Ve­ga (chez ZE Re­cords, la­bel de Mi­chel Es­te­ban), et les sui­vants conti­nue­ront à ex­plo­rer un ma­laise sem­blant al­ler gran­dis­sant. Il y a là, pour­tant, aus­si, des chan­sons su­perbes, tel un « Dream Ba­by Dream » d’an­tho­lo­gie qui, re­pris par Bruce Spring­steen en per­sonne, de­vien­dra un clas­sique que beau­coup at­tri­bue­ront au Boss… Sans par­ler du tube im­pro­bable, au tout dé­but des an­nées 1980, si­gné Alan Ve­ga, « Ju­ke­box Babe », sorte de ren­gaine tor­due où El­vis se met à la cold wave.

Créer de l’émo­tion (joie, co­lère, dé­sir…) avec peu, voi­là peut-être, au-de­là du geste re­belle, la grande af­faire de Sui­cide, et donc d’Alan Ve­ga. On se sou­vient, il y a une poi­gnée d’an­nées, avoir in­ter­viewé Mo­by à l’oc­ca­sion de la sor­tie de Wait For Me. L’ar­tiste, évo­quant sa dé­marche créa­trice d’alors, ex­pli­quait avoir vou­lu re­trou­ver l’es­prit de ses disques fa­vo­ris, par­mi les­quels se trou­vait en bonne place, nous avait-il dit, « le pre­mier al­bum de Sui­cide » . On connaît la phrase à pro­pos du Vel­vet Un­der­ground : « Peu de per­sonnes ont écou­té le Vel­vet, mais toutes ont for­mé un groupe. » Il ne se­rait peut-être pas exa­gé­ré de trou­ver, in fine, qu’elle pour­rait aus­si bien s’ap­pli­quer à Sui­cide. Phi­lippe Ra­gue­neau

Alan Ve­ga, en 1982.

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