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l pos­sé­dait sans doute l’une des plus belles – la plus belle ? – cartes de vi­site de l’uni­vers du jazz. La plus four­nie, en tout cas. Où se bous­cu­laient les noms qui, à par­tir des an­nées 1950, en écri­virent les pas­sion­nants cha­pitres : John Col­trane, Miles Da­vis, Bud Po­well, The­lo­nious Monk, Son­ny Rol­lins, Diz­zy Gilles­pie, Art Far­mer, Art Bla­key, Char­lie Par­ker, Can­non­ball Ad­der­ley, Ho­race Sil­ver, Ken­ny Clarke, Paul Cham­bers, Do­nald Byrd, Her­bie Han­cock… Tous, par­mi tant d’autres, étant pas­sés der­rière les mi­cros de cet in­gé­nieur du son qui les ac­cueillit d’abord dans son stu­dio « fa­mi­lial » de Ha­cken­sack, dans le New Jer­sey, puis à En­gle­wood Cliffs (le Van Gel­der Stu­dio), dans le même État amé­ri­cain, pour des la­bels aus­si pres­ti­gieux que Blue Note, Im­pulse!, Pres­tige, Sa­voy, CTI ou en­core Verve. L’His­toire du jazz avec un grand H.

Celle-ci au­ra pour­tant dé­bu­té sur une voie de tra­verse. Des études d’op­to­mé­trie, et une car­rière af­fé­rente, au­ront long­temps oc­cu­pé notre homme, dans le pre­mier tiers d’une exis­tence ponc­tuée mal­gré tout d’en­re­gis­tre­ments en ama­teur éclai­ré – l’homme est cap­ti­vé par l’uni­vers de la ra­dio, du son – pour des mu­si­ciens lo­caux, puis au ser­vice d’un la­bel comme Blue Note. Quand il dé­cide de fran­chir le grand pas, et de de­ve­nir in­gé­nieur du son à plein temps, nous sommes en 1959, Ru­dy a 35 ans et dé­jà un CV consé­quent. Pour ex­pli­quer sa dé­marche, Van Gel­der, in­ter­ro­gé au prin­temps der­nier par l’as­so­cia­tion du NAMM, ra­con­tait, prag­ma­tique, dans une courte vi­déo( : « Ce que je vou­lais faire, c’était en­re­gis­trer des disques qui sonnent aus­si bien que ceux de grandes com­pa­gnies. Elles fai­saient vrai­ment du bon tra­vail. » Rien de plus, donc. Et pour­tant.

Ar­ri­vé au bon en­droit au bon mo­ment, Van Gel­der se re­trouve à en­re­gis­trer une flo­pée de clas­siques, dont cer­tains, entre autres, de John Col­trane : de Blue Train en 1957 chez Blue Note – pro­duit par Al­fred Lion – à l’im­pé­rial A Love Su­preme, chez Im­pulse! – pro­duit par Bob Thiele fin 1964. Au­tant de noms qui, pour la plu­part, ont dis­pa­ru de­puis belle lu­rette : on com­mé­mo­re­ra l’an pro­chain les 50 ans de la mort de Col­trane, Al­fred Lion est dé­cé­dé il y a trente ans, Bob Thiele il y a vingt ans… Pour le dire un brin crû­ment, le pay­sage du jazz « grande époque » a au­jourd’hui toutes les ap­pa­rences d’un ci­me­tière. Bien rem­pli, le ci­me­tière. Et l’on peut se dire alors, en toute hon­nê­te­té, que si la dis­pa­ri­tion de Ru­dy Van Gel­der nous marque au­tant, c’est aus­si qu’elle in­dique, à sa ma­nière, la fin d’une époque. Vous consi­dé­rez – comme nous – A Love Su­preme comme l’un des disques les plus im­por­tants de l’his­toire du jazz ? Sa­chez que sur l’en­semble des per­sonnes ayant par­ti­ci­pé à son en­re­gis­tre­ment, il n’en reste plus au­jourd’hui – sauf er­reur – que deux en­core en vie : McCoy Ty­ner (qui fai­sait par­tie du John Col­trane Quar­tet) et Ar­chie Shepp (qui joua sur une ses­sion non re­te­nue pour le disque ori­gi­nal, mais édi­tée plus tard). Ru­dy Van Gel­der, en un mot, était l’un des der­niers té­moins di­rects de l’âge d’or.

« Ce­la me tour­mente… »

Mais re­tour aux vi­vants. Du moins, ceux de l’époque. Deux noms sont tout par­ti­cu­liè­re­ment liés à son par­cours : ce­lui d’Al­fred Lion, fi­gure clé de Blue Note dé­jà évo­quée dans ces lignes, et ce­lui de Bob Wein­stock, créa­teur de Pres­tige. Tous deux font ap­pel à Van Gel­der, mais pas for­cé­ment avec les mêmes at­tentes : Lion a une idée très pré­cise du son qu’il veut ; Bob Wein­stock in­tègre, d’une cer­taine fa­çon, l’en­re­gis­tre­ment dans le pro­ces­sus créa­tif. Consé­quence : Ru­dy se per­met d’ex­pé­ri­men­ter avec le se­cond, et se montre moins au­da­cieux avec le pre­mier. En 2008, il ex­plique à Jazz Ma­ga­zine, in­ter­viewé par Ch­ris­tian Gauffre( : « M. Lion ve­nait me trou­ver pour que j’en­re­gistre ses disques, pas pour me de­man­der mon avis. » Avant d’ajou­ter, un peu plus loin : « Si je vou­lais (…) es­sayer un nou­veau mi­cro ou une nou­velle tech­nique, je le fai­sais d’abord dans une séance Pres­tige, parce que Bob Wein­stock me lais­sait beau­coup plus de li­ber­té pour ex­pé­ri­men­ter qu’Al­fred. Avec Al­fred, je de­vais être au top. »

Un « top » pas tou­jours at­teint, au grand dam de l’in­gé­nieur du son, à qui l’on au­ra confié, beau­coup plus tard, no­tam­ment à l’heure du CD, la re­mas­te­ri­sa­tion de nom­breux clas­siques. In­ter­viewé pour le NAMM, il confiait en avril der­nier : « Al­fred Lion me de­man­dait par­fois des choses que j’étais in­ca­pable de faire et, croyez-moi, ce­la me tour­mente au­jourd’hui en­core comme ce­la me tour­men­tait alors. Mais bon, rien n’est par­fait, et c’est ain­si que l’on ap­prend… » Épa­tante mo­des­tie ve­nant d’un homme qui, après tout, au­ra été, à sa me­sure, (co)res­pon­sable du son de Col­trane et de Da­vis, et tant d’autres. Le signe sans doute aus­si d’une ère où des disques des­ti­nés à de­ve­nir des clas­siques pou­vaient être en­re­gis­trés par un op­to­mé­triste pas­sion­né de ra­dio. Une autre époque, dé­fi­ni­ti­ve­ment. Phi­lippe Ra­gue­neau

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