Veillons sur la paix

L’ha­bi­tant de Mé­zières a sur­vé­cu à l’en­fer de la Grande Guerre, à Ver­dun, qu’il ra­conte dans son jour­nal

L'Écho Républicain - - La Une - Oli­vier Bo­hin oli­vier.bo­hin@cen­tre­france.com

GRANDE GUERRE. À 29 ans, Charles­au­guste Bor­di­nat, un ha­bi­tant de Mé­zières­en­drouais, a sur­vé­cu à l’en­fer de la Pre­mière Guerre mon­diale, sur le front de Ver­dun. Il ra­conte son cal­vaire dans son jour­nal.

MÉ­MOIRE. Pour com­mé­mo­rer le cen­te­naire de l’ar­mis­tice de 1918 qui a mis fin à la Grande Guerre, 72 chefs d’etat et d’or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales se réunissent à Pa­ris, au­jourd’hui.

Charles-au­guste Bor­di­nat est un sol­dat de pre­mière classe comme tant d’autres. À 29 ans, il se re­trouve sur le front de Ver­dun, lais­sant sa femme, seule, à Mé­zières-en-drouais.

Un siècle après l’ar­mis­tice, il reste ce li­vret, vé­ri­table car­net in­time du poi­lu Char­lesAu­guste Bor­di­nat, en­ga­gé vo­lon­taire du 151e ré­gi­ment d‘in­fan­te­rie, pos­té dans la ré­gion de Ver­dun à par­tir de 1916. Sur la vaste table en bois mas­sif de la salle à man­ger, il y a aus­si des pho­tos cou­leur sé­pia de l’aïeul, avec son épouse, sa fille unique, ses frères.

Joël Le Roy, le pe­tit­fils du poi­lu re­ve­nu de l’en­fer, vit avec son épouse, Syl­vie, dans la propre mai­son de son grand­père. « Étant fils unique, je te­nais à gar­der cette de­meure ». Charles­au­guste et son épouse Su­zanne y ont vé­cu jus­qu’à leur der­nier souffle, en 1968 et en 1972.

« Feu d’ar­ti­fice dans les deux camps »

La Grande Guerre, pa­py Charles­au­guste n’en a ja­mais trop par­lé, lâ­chant juste quelques mots lors des re­pas de fa­mille. Em­ployé des Mou­lins de Mé­zières puis pa­tron du ca­fé­ res­to­pen­sion de Mar­sau­ceux, il a pré­fé­ré, au re­tour de la guerre, prendre sa plume pour cou­cher sur pa­pier ses se­crets, ses dou­leurs et ses rares mo­ments de ré­pit fra­ter­nel sur le front. « Il l’a écrit à l’aide de ses notes prises sur le front. Il n’a été dé­mo­bi­li­sé que fin mars 1919. Les sol­dats fran­çais de­vaient vé­ri­fier si les Al­le­mands avaient bien ces­sé les hos­ti­li­tés ».

Ce n’est que le 19 mars 1919 que Charles­au­guste Bor­di­nat quitte en­fin l’uni­forme : « En­tas­sé dans des wa­gons à bes­tiaux, sans paille, j’ar­rive en­fin, tran­si de froid, à des­ti­na­tion, au mi­lieu des miens ». Su­zanne l’en­lace, te­nant dans ses bras So­lange, leur fille unique âgée de quelques mois, et fu­ture mère de Joël Le Roy. Ce der­nier pré­cise : « Mon grand­père a eu très peu de per­mis­sion pen­dant la guerre. Ses ab­sences pou­ vaient du­rer plus d’1 an ».

Le jour de l’ar­mis­tice, Charles­au­guste Bor­di­nat est à Nan­cy, avec le che­val de son com­man­dant qui, lui, est par­ti en voi­ture.

« Une ma­chine in­fer­nale »

Il écrit : « Sur tous les fronts à par­tir de mi­di, il y a eu ces­sa­tions im­mé­diates des hos­ti­li­tés. Je me dis : “adieu l’at­taque de mi­di !”. Avec un ou deux sol­dats, nous ar­ro­sâmes cet heu­reux jour, d’un vieux coup de pi­nard nan­céen ». Il se sou­vient d’un énorme feu d’ar­ti­fice ti­ré en soi­rée, « comme ja­mais de mé­moire d’hommes. Ce ne fut qu’illu­mi­na­tions du­rant toute la nuit, d’un camp comme de l’autre ». C’est la fin d’un « cau­che­mar », « d’une ma­chine in­fer­nale », qui dé­bute par sa mo­bi­li­sa­tion en 1916, dans un dé­pôt du 27e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie de Di­jon.

« Le dé­but de ma mo­bi­li­ sa­tion fut plu­tôt un voyage d’agré­ment en com­pa­rai­son de la suite. J’étais tom­bé dans une bonne fa­mille meu­ziène, es­ti­mée de tous ». Les bom­bar­de­ments ne tardent pas, de­ve­nant le quo­ti­dien d’un mi­li­taire qui, des pe­tits vil­lages de la Somme à Ver­dun, en pas­sant par la Lor­raine, est de toutes les cam­pagnes. « Il est al­lé un peu par­tout », confie son pe­tit­fils, par­lant de son aïeul comme d’« un sol­dat comme les autres, un illustre in­con­nu ».

« Je vo­mis le sang à pleins pou­mons »

N’em­pêche, pa­py Charles­au­guste est re­ve­nu avec plu­sieurs dis­tinc­tions dont la Croix de guerre sa­luant un acte de bra­voure au cours de la ba­taille de la Somme, à Ran­court, un cer­tain 27 sep­tembre 1916. « Un mé­chant obus du ca­libre 88 à tir ra­pide éclate en plein dans la tran­chée, tuant et bles­sant huit de mes ca­ma­rades ».

« À moi­tié en­se­ve­li mais vi­vant », le sol­dat Bor­di­nat s’en sort sans trop de mal, « même si je vo­mis le sang à pleins pou­mons ». On lui dit d’al­ler se faire soi­gner « mais je re­fuse ». Il pré­fère por­ter sur son dos, jus­qu’au poste de se­cours, un ca­pi­taine ren­du aveugle par l’écla­te­ment de l’obus. « On part, ris­quant d’être écra­bouillés à chaque pas et ne connais­sant pas bien notre di­rec­tion dans ce nou­vel en­fer ».

Dans un pay­sage d’hé­ca­tombe per­ma­nente, le poi­lu ré­vèle souf­frir du manque d’eau. « On est ex­té­nués et cette soif nous dé­vore à la vue de ce so­leil brû­lant ». Quand la pluie ar­rive, les sol­dats « pa­taugent dans la boue, su­bis­sant des mar­mi­tages à gaz ».

Joël Le Roy ex­plique que le cen­te­naire est « la der­nière oc­ca­sion de par­ler de la Grande Guerre ». La der des ders. ■

FA­MILLE. Charles-au­guste Bor­di­nat a eu droit à une per­mis­sion pour le bap­tême de sa fille So­lange, le 15 août 1918.

LIVRE. L’au­teur Jo­na­than Bra­cken a écrit un ou­vrage sur Ver­dun, ins­pi­ré en par­tie du vé­cu de Charles-au­guste Bor­di­nat.

COM­MERCE. Dans les an­nées 30, l’ex-poi­lu et son épouse ont re­pris le ca­fé-bar pen­sion de Mar­sau­ceux.

PE­TITS-FILS. Joël Le Roy est ici dans la salle à man­ger de sa mai­son. « Mes grands-pa­rents sont dé­cé­dés dans cette pièce ».

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