L'Écho Républicain - - Chro­niques -

Quelques fléaux d’époque

Le Gon­court at­tri­bué à Ni­co­las Ma­thieu pour Leurs en­fants après eux (Actes Sud) est­il le signe que nous at­ten­dons dé­sor­mais du ro­man qu’il nous parle de nous après qu’une longue pé­riode a vu se suc­cé­der dans les li­brai­ries des ou­vrages voués à l’ex­plo­ra­tion par leurs au­teurs des re­coins de leur moi ? Mon re­gret­té pré­dé­ces­seur dans cette chro­nique, Phi­lippe Mu­ray, sou­te­nait avec un mé­lange d’iro­nie, de co­lère et de tris­tesse que l’ab­sence de l’autre était la plus constante ca­rac­té­ris­tique de nos com­por­te­ments. Y com­pris des sou­cis de nos lit­té­ra­teurs. Ni­co­las Ma­thieu abo­lit cette ab­sence. Il fait vivre à tra­vers quatre ado­les­cents le monde dont il s’est échap­pé phy­si­que­ment, si­non men­ta­le­ment, ce­lui que la mon­dia­li­sa­tion aban­donne à son lent dé­clin. « Quand j’étais pe­tit, écrit­il, on m’a ra­con­té un men­songe, que le monde s’of­frait à moi tel quel, équi­table, trans­pa­rent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut­être grâce aux livres, le voile s’est dé­chi­ré et j’ai com­men­cé à com­prendre. » Les des­tins des hé­ros de Leurs en­fants après eux sont com­pa­rables à ceux d’un autre livre, à mon es­time l’un des plus forts de ces der­nières an­nées, Un Ar­rière­goût de rouille (De­noël et Fo­lio), de l’amé­ri­cain, Phi­lipp Meyer. La Lor­raine de Ma­thieu fait écho à la Penn­syl­va­nie de Meyer, autre ré­gion ra­va­gée par la crise et dont les glo­rieux hauts­four­neaux ont été éteints l’un après l’autre avant d’être dé­truits, lais­sant sur le car­reau des di­zaines de mil­liers de chô­meurs. Les cinq pro­ta­go­nistes de mon ho­mo­nyme n’ont plus qu’à se dé­brouiller. Pas seule­ment se dé­brouiller pour faire face à la des­truc­tion de l’an­cien monde (res­ter, par­tir, tri­cher, fer­mer les yeux, trou­ver moins dé­mu­ni que soi à pa­ra­si­ter pour sur­vivre), mais aus­si se dé­brouiller avec leur conscience. Une conscience mo­de­lée par une so­cié­té na­guère pros­père, qui leur a in­cul­qué des prin­cipes mo­raux qui s’avèrent bien peu ré­sis­tants quand tout s’est ef­fon­dré. Si noir que soit ce livre, son au­teur ne l’en a pas moins pla­cé sous l’in­vo­ca­tion d’al­bert Ca­mus, dont il place en exergue cette phrase de La Peste : « on ap­prend au mi­lieu des fléaux qu’il y a dans les hommes plus de choses à ad­mi­rer que de choses à mé­pri­ser ». C’est un autre fléau, et qui nous at­tend tous, dont Fré­dé­ric Pom­mier brosse un ta­bleau cru : la vieillesse. Su­zanne (Édi­tions des Équa­teurs), sa grand­mère, a été une en­fant cu­rieuse, une épouse ai­mée, une spor­tive cu­lot­tée, une conduc­trice (trop) au­da­cieuse, une cui­si­nière ac­com­plie, une jeune veuve qui n’a plus vé­cu que pour ses quatre filles. Fré­dé­ric Pom­mier nous la fait dé­cou­vrir et ai­mer dans un ré­cit où les frag­ments de la vie d’avant al­ternent avec des vi­sites à la no­na­gé­naire qu’est de­ve­nue Su­zanne. Elle a peu à peu per­du ce qui lui per­met­tait de ne dé­pendre de per­sonne. La voi­là dans une mai­son de vieux. Je sais, on ne dit plus mai­son de vieux, il y a un acro­nyme pour ça : EH­PAD. Par­mi ceux qui sont dé­sor­mais char­gés d’elle, on trouve le pire et le meilleur. Le pire in­fan­ti­lise les pen­sion­naires de l’acro­nyme, les hu­mi­lie, les ef­fraie, les ré­duits à rien. Le meilleur, les membres du per­son­nel qui, mal­gré leur maigre sa­laire, vou­draient prendre le temps, s’in­té­res­ser, don­ner du ré­con­fort sont sou­mis aux lois du ren­de­ment : la so­cié­té ano­nyme qui gère l’acro­nyme éco­no­mise sur tout, à com­men­cer par les ef­fec­tifs d’auxi­liaires et de soi­gnants. Dans leur der­nière de­meure sur cette terre, on sert aux vieillards (je sais on dit se­niors) une nour­ri­ture si mau­vaise que beau­coup pré­fèrent ne pas man­ger En 9 mois pas­sés à la mai­son de vieux, Su­zanne a per­du 25 ki­los. « Leur pro­gramme min­ceur est très ef­fi­cace », dit­elle. Au moins on sait de qui son pe­tit­fils, chro­ni­queur ap­pré­cié des au­di­teurs de France In­ter, tient son sens de l’hu­mour.

Le ciel vous tienne en joie. ■

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