Cer­veau CONTRE CER­VEAU

L'Édition Toulouse de La Tribune - - Édito - PAR EM­MA­NUELLE DU­RAND-RO­DRI­GUEZ @em­ma­nuel­le­dr

L'an 2000 a long­temps été le sym­bole du fu­tur. En plus d'un bug qui n'eut ja­mais lieu, il n'y eut (évi­dem­ment) cette an­née-là au­cune pro­jec­tion bru­tale dans la science-fic­tion de nos en­fances. Non, les fan­tasmes de la science- fic­tion, c'est au­jourd'hui que nous les vi­vons. La voi­ture vo­lante est de­ve­nue réa­li­té, il y a quelques jours, avec la Pop.up d'airbus pré­sen­tée au Sa­lon de l'au­to à Ge­nève ; le fan­tasme de la té­lé­por­ta­tion a fait son re­tour avec l'ho­lo­gramme d'un homme po­li­tique sur­gis­sant sur une scène un di­manche après-mi­di d'hi­ver et, à chaque fois que je suis sur Fa­ce­time, Skype ou What­papp, je pense aux gé­né­ra­tions qui au­raient rê­vé de se voir en image sur un pa­ral­lé­lé­pi­pède rec­tangle te­nant dans une main. Com­bien d'adieux au­raient été moins dé­chi­rants avec la cer­ti­tude de se par­ler, de se voir, bien­tôt de se tou­cher… Des in­no­va­tions, des nou­veaux usages, de nou­velles émo­tions toutes ren­dues pos­sibles par les ma­thé­ma­tiques et le cal­cul. Car c'est bien la puis­sance de cal­cul et l'usage des pla­te­formes nu­mé­riques qui nous font bas­cu­ler dans un nou­veau monde, ce­lui où les al­go­rithmes réa­lisent ce que nous dé­si­rons (la ra­pi­di­té des diag­nos­tics mé­di­caux, le lien avec nos proches) et aus­si ce que nous ne vou­lons pas : les pu­bli­ci­tés in­tru­sives, les nou­veaux vi­sages de la pro­pa­gande, etc. Dans la meilleure comme dans la plus in­quié­tante part du pro­grès, le nu­mé­rique ne nous lais­se­ra pas le choix d'être pour ou contre les al­go­rithmes et l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. N'en dé­plaise aux amou­reux des fron­tières et des murs, l'hu­main de 2017 v it dans un pré­sent hy­per­tech­no­lo­gique. Pour au­tant, nous sommes (en­core) à un mo­ment de l'his­toire où nous pou­vons dé­ci­der de ne pas nous sou­mettre à la tech­no­lo­gie si d'aven­ture elle n'était pas sou­hai­table pour le des­tin de l'hu­ma­ni­té. L'ac­cé­lé­ra­tion tech­no­lo­gique et le dé­ve­lop­pe­ment de l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle in­ter­rogent sur la place de l'homme dans la so­cié­té. Na­no­tech­no­lo­gies, bio­tech­no­lo­gies, in­for­ma­tique et sciences cog­ni­tives (NBIC) tra­vaillent en­semble pour la créa­tion d'une hu­ma­ni­té qui nous dé­passe et qui peut un jour nous ef­fa­cer, nous les hu­mains bio­lo­giques. Le sy­nop­sis po­ten­tiel a les ap­pa­rences de la fa­ta­li­té : dans un pre­mier temps, les ro­bots rem­placent des mé­tiers peu qua­li­fiés, puis vient l'heure des mé­tiers à haut conte­nu cog­ni­tif (mé­de­cins, avo­cats, pro­fes­seurs, etc.) dé­pas­sés dans leur ca­pa­ci­té d'ana­lyse par la puis­sance de cal­cul de l'in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Le tra­vail des NBIC, por­té par les mil­liards que sont ca­pables d'y in­ves­tir les firmes des trans­hu­ma­nistes, abou­tit en­suite à ce que ceux-ci ap­pellent la sin­gu­la­ri­té, ce mo­ment où les su­pra-in­tel­li­gences créées par l'homme fi­nissent par de­ve­nir si com­plexes qu'elles lui de­viennent in­ac­ces­sibles. Ce scé­na­rio est as­sez en phase avec la per­cep­tion que l'hu­ma­ni­té a au­jourd'hui du pro­grès tech­no­lo­gique : un em­bal­le­ment en ac­cé­lé­ra­tion per­ma­nente qui oblige nos gé­né­ra­tions à ab­sor­ber les dis­rup­tions et à s'adap­ter à grande vi­tesse. Or, si on a le choix entre jouer à se faire peur, ne rien faire et chan­ger tout ce qui peut évi­ter de faire des hu­mains bio­lo­giques une sous-so­cié­té do­mi­née par des su­pra-hu­mains à l'ho­ri­zon 2050, choi­sis­sons le chan­ge­ment. Et la pre­mière des ac­tions à me­ner concerne sans doute notre re­la­tion à la connais­sance et aux sa­voirs : ne pas prendre pour ac­quises les pires pré­vi­sions, croire en la pos­si­bi­li­té pour l'homme d'in­fluen­cer son des­tin, in­ves­tir for­te­ment sur l'in­tel­li­gence, l'uni­ver­si­té, la for­ma­tion, en somme nos cer­veaux bio­lo­giques. Après tout, si L'IA prend le pou­voir sur les don­nées, il reste aux hommes à dé­fi­nir les hy­po­thèses, à fixer les ob­jec­tifs, la loi et les in­ter­dits. Dans cette op­tique, nous avons be­soin d'un en­sei­gne­ment de très grande qua­li­té, des toutes pe­tites classes jus­qu'à l'uni­ver­si­té. Le tra­vail de re­cons­truc­tion en cours au sein de l'uni­ver­si­té de Tou­louse, au­quel nous nous in­té­res­sons dans ce nu­mé­ro, se base sur l'hy­po­thèse qu'une re­cherche in­ter­dis­ci­pli­naire mê­lant par exemple l'éco­no­mie et la psy­cho­lo­gie (mais aus­si la bio­lo­gie, l'his­toire, le droit, la phi­lo­so­phie, les sciences po­li­tiques, l'an­thro­po­lo­gie, la so­cio­lo­gie) peut per­mettre de mieux re­le­ver les dé­fis de l'hu­ma­ni­té nu­mé­rique. Les mé­thodes d'ap­pren­tis­sage doivent aus­si évo­luer. La pé­da­go­gie in­ver­sée, les fab labs, le de­si­gn thin­king forment des hu­mains bien plus sûrs d'eux, au­to­nomes et aptes à pré­pa­rer le fu­tur tan­dis que des formes d'ap­pren­tis­sage des­cen­dantes ont plu­tôt ten­dance à for­mer des an­gois­sés sou­vent pas­sifs. Ex­pé­ri­men­ter soi-même, se mettre ra­pi­de­ment en ac­tion même si on ne maî­trise pas tout, puis ti­rer les en­sei­gne­ments et pro­gres­ser, voi­là qui nous por­te­rait in­di­vi­duel­le­ment vers plus de plai­sir au tra­vail et vers plus de créa­ti­vi­té dans l'éco­no­mie. En somme, ap­prendre à ap­prendre et dé­jouer ain­si les pré­vi­sions fa­ta­listes. À l'ave­nir, ce qui comp­te­ra (si le cer­veau bio­lo­gique est dans tous les cas moins per­for­mant que L'IA), c'est la ca­pa­ci­té de s'adap­ter, d'im­pro­vi­ser et sans doute de… phi­lo­so­pher. Le do­maine du « pour­quoi » doit res­ter la pré­ro­ga­tive des hu­mains. À eux de l'uti­li­ser.

Pré­sen­té au dé­but mars au Sa­lon in­ter­na­tio­nal de l'au­to­mo­bile de Ge­nève, le Pop.up, concept de voi­ture vo­lante d'airbus, a fait rê­ver les vi­si­teurs.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.