« L'in­no­va­tion de rup­ture vient des ac­teurs qui n'ont ja­mais tra­vaillé en­semble »

Alors qu'une po­li­tique de ré­forme des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té est sou­hai­tée par le gou­ver­ne­ment et que la Cour des comptes a ren­du un rap­port sur le su­jet, Jé­rôme Vi­cente évoque la po­li­tique fran­çaise en la ma­tière et des pistes pos­sibles d'évo­lu­tion.

L'Édition Toulouse de La Tribune - - Industrie - PAUL PÉRIÉ @paul_­pe­rie

Les clus­ters sont en quelque sorte l'évo­lu­tion du concept de dis­tricts, ana­ly­sé par l'éco­no­miste Al­fred Mar­shall à la fin du XIXE siècle. Mais c'est à la fin des an­nées 1970, avec la crise du for­disme, que re­naît cette idée de ras­sem­bler des or­ga­ni­sa­tions de dif­fé­rentes na­tures dans un sec­teur pré­cis pour fa­vo­ri­ser l'in­no­va­tion et la crois­sance. La Si­li­con Val­ley est-elle l'exemple même de la réus­site d'une po­li­tique de clus­ter ?

La Si­li­con Val­ley n'est en rien le ré­sul­tat d'une po­li­tique, mais il est vrai que c'est, pour tous les dé­ci­deurs pu­blics, en Eu­rope no­tam­ment, l'exemple même de la lo­gique qui doit être mise en place pour la réus­site d'une po­li­tique de clus­ter. Elle s'est construite au­tour de la tech­no­lo­gie des se­mi-conduc­teurs dès les an­nées 1960. Une fois que cette tech­no­lo­gie a été ma­ture et que l'asie a réus­si à pro­duire moins cher, la Si­li­con Val­ley a fait évo­luer son mo­dèle et a dé­ve­lop­pé l'or­di­na­teur. Ce­la a en­suite été le Web et, au­jourd'hui, les en­tre­prises de la Si­li­con Val­ley se tournent vers les green­techs. Mais tout dé­coule des com­pé­tences ini­tiales dans les se­mi- conduc­teurs. Com­prendre cette dy­na­mique de re­nou­veau per­ma­nent sans que pour au­tant l'exis­tant ne dis­pa­raisse, mais au contraire en consti­tue le socle, est un préa­lable im­por­tant pour mieux construire nos po­li­tiques d'in­no­va­tion.

La Cour des comptes a fait part de ses re­com­man­da­tions concer­nant la po­li­tique des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té. Ce­la vous in­quiète-t-il ?

Dans un cer­tain sens, la Cour des comptes met en cause cette po­li­tique. C'est un vé­ri­table en­jeu. La po­li­tique des pôles coûte cher et il n'y a pas eu d'éva­lua­tion fiable pour l'ins­tant. Mais il faut conser­ver cette po­li­tique lan­cée en 2005. Ce­pen­dant, au ni­veau des pôles et des clus­ters, la po­li­tique a chan­gé de na­ture en dix ans. Elle est de plus en plus orien­tée mar­ché – pour dé­po­ser des bre­vets et vendre – et les la­bo­ra­toires de re­cherche sont de moins en moins pré­sents dans les pro­jets. Dans le même temps, la po­li­tique des pôles est de moins en moins tour­née vers les liens entre science et in­dus­trie. Ce­la est éga­le­ment lié à l'uni­ver­si­té fran­çaise qui n'a ja­mais eu la culture du doc­to­rat orien­té bu­si­ness, ce qui n'a pas per­mis de dé­ve­lop­per suf­fi­sam­ment des ré­seaux entre en­tre­prises et re­cherche pu­blique. On ob­serve des évo­lu­tions po­si­tives dans ce sens, mais le che­min est en­core long, car les obs­tacles cultu­rels sont bien réels.

Que pré­co­ni­sez-vous pour avoir des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té et des clus­ters ef­fi­caces ?

Se­lon moi, sur le ter­rain, trop de po­li­tiques dif­fé­rentes sont me­nées et se sont ac­cu­mu­lées au fil de ces dix der­nières an­nées. La po­li­tique des pôles est une po­li­tique na­tio­nale et il fau­drait ré­flé­chir à un trans­fert des dé­ci­sions vers les Ré­gions, tout en fu­sion­nant les di­vers mé­ca­nismes d'in­ci­ta­tions pu­bliques qui ne sont pas au­jourd'hui né­ces­sai­re­ment bien co­or­don­nés – French Tech, les pôles, les IRT. Tout ce­la re­pré­sente de l'argent pu­blic et on met en concur­rence des dis­po­si­tifs qui coûtent cher. On pour­rait aus­si s'ap­puyer sur les dis­po­si­tifs comme les fab labs… La ques­tion des mar­chés de­vrait da­van­tage être une ques­tion de po­li­tiques in­ci­ta­tives aux col­la­bo­ra­tions dé­fi­nies à l'échelle na­tio­nale et eu­ro­péenne, là où se jouent les ques­tions d'al­liances stra­té­giques et de stan­dar­di­sa­tion tech­no­lo­gique, à l'exemple de Ga­li­leo, et ne pas re­le­ver de la po­li­tique des pôles.

Que manque-t-il aux clus­ters fran­çais pour être plus ef­fi­caces ?

Dans le livre Éco­no­mie des clus­ters, je parle du dé­ci­deur pu­blic qui peut avoir ten­dance à ne pas prendre suf­fi­sam­ment de risque et sé­lec­tion­ner les consor­tia à sou­te­nir sur la base des ré­sul­tats des col­la­bo­ra­tions tech­no­lo­giques pas­sées. Ce­la crée des ef­fets d'au­baine qui per­mettent à cer­tains de pro­fi­ter de l'argent pu­blic pour col­la­bo­rer, alors qu'ils l'au­raient pro­ba­ble­ment fait de toute fa­çon. L'in­no­va­tion de rup­ture vient des ac­teurs qui n'ont ja­mais tra­vaillé en­semble. Si­non, il y a un risque de sclé­ro­ser l'in­no­va­tion.

Quel rôle pour les pou­voirs pu­blics dans cette po­li­tique ?

Ils doivent avoir un rôle de fil­trage et de ré­flexion. Il ne faut pas une po­li­tique gé­né­rale pour den­si­fier les ré­seaux au sein des pôles, mais une ap­proche plus chi­rur­gi­cale pour voir qui fait quoi et avec qui. Est-ce qu'il y a de l'in­ter­dis­ci­pli­na­ri­té ? Les sec­teurs sont-ils ma­tures ou non ? En fonc­tion de ce­la, il faut adap­ter les sou­tiens et les fi­nan­ce­ments, en ci­blant mieux en­core, et donc plus près du ter­rain, les liens man­quants qui pour­raient gé­né­rer des in­no­va­tions plus ra­di­cales. Par exemple, si un mar­ché est ma­ture, il faut s'ap­puyer sur des conver­gences et sou­te­nir les tech­no­lo­gies nais­santes qui fe­ront les mar­chés de l'ave­nir, comme l'a fait la Si­li­con Val­ley. Je pense par ailleurs qu'il fau­drait ac­com­pa­gner la ré­forme des pôles d'une struc­ture de gou­ver­nance qui re­grou­pe­rait toutes les par­ties pre­nantes : les en­tre­prises, les uni­ver­si­tés, les la­bo, les Ré­gions, les fi­nan­ceurs, voire les fab labs… en veillant aux équi­libres et risques d'em­prise trop forte de l'une ou l'autre des par­ties.

Lors de la créa­tion des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té, l'état s'est ap­puyé sur des pôles de com­pé­tences qui exis­taient dé­jà, comme l'aé­ro­nau­tique à Tou­louse ou l'in­for­ma­tique à Gre­noble. Mais au lieu de se ser­vir de ces com­pé­tences pour dé­ve­lop­per d'autres sec­teurs ou des co­opé­ra­tions nou­velles, la po­li­tique des pôles a pri­vi­lé­gié les sec­teurs exis­tants. N'est-ce pas une er­reur ?

Il faut faire émer­ger de nou­veaux sec­teurs à par­tir des com­pé­tences lo­cales. Ce que l'on ap­pelle au ni­veau des ins­tances eu­ro­péennes la “smart spe­cia­li­za­tion”, la spé­cia­li­sa­tion in­tel­li­gente. Il faut que l'ac­teur pu­blic soit prêt à as­su­mer de prendre des risques. L'in­no­va­tion vient aus­si du croi­se­ment des sec­teurs.

Jé­rôme Vi­cente est l'au­teur de Éco­no­mie des clus­ters (col­lec­tion Re­pères, édi­tions La Dé­cou­verte, 2016).

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