La tour de Ba­bel

Ça parle arabe, ber­bère, an­glais, fran­çais, es­pa­gnol, al­le­mand… Bien­ve­nue dans l’équipe na­tio­nale du Ma­roc !

L'Équipe - - COUPE DU MONDE 2018 - HERVÉ PENOT

SAINT- PÉ­TERS­BOURG ( RUS) – Le ri­tuel est im­muable. Lors de chaque cau­se­rie, Hervé Re­nard, le sé­lec­tion­neur du Ma­roc, passe de l’an­glais au fran­çais dans une tra­duc­tion ins­tan­ta­née de ses dis­cours. Pas loin, Mus­ta­pha Had­ji, l’un de ses ad­joints, écoute, en­re­gistre ou note les pro­pos puis les ré­pète en es­pa­gnol, en arabe ou en ber­bère pour ceux qui n’au­raient pas com­pris les sub­ti­li­tés des mes­sages. Peu de chance qu’ une autre équipe du­rant cette Coupe du monde pos­sède cette par­ti­cu­la­ri­té d’ as­sem­bler au­tant de joueurs ve­nus d’ho­ri­zons dif­fé­rents ( voir ci- contre). On trouve les Ri­fains, fils d’im­mi­grés aux PaysBas ou en Belgique, par­lant ber­bère, fla­mand et sou­vent an­glais, les ori­gi­naires de France, moins po­ly­glottes, les en­fants d’Es­pagne, Mu­nir el- Had­da­di et Achraf Ha­ki­mi, aux no­tions d’arabe très li­mi­tées, les lo­caux, et même un Al­le­mand…

Comment sou­der un groupe dans un uni­vers dis­pa­rate plus proche d’un club que d’une na­tion ? Re­nard ne s’est ja­mais sou­cié de ces spé­ci­fi­ci­tés qui né­ces­sitent tou­te­fois des re­lais forts. Cer­tains ont ain­si des rôles à part, comme Mbark Bous­sou­fa, le res- pec­té po­ly­glotte évo­luant aux Émi­rats arabes unis, né aux PaysBas, pas­sé par la Belgique et la Rus­sie ( l’An­ji Ma­khat­ch­ka­la et le Lo­ko­mo­tiv Moscou), ca­pable d’in­té­grer toutes les dis­cus­sions, ou Had­ji, six langues en ma­ga­sin ( por­tu­gais, es­pa­gnol, ber­bère, arabe, fran­çais et an­glais). « Pour­tant, quand je suis ar­ri­vé en sé­lec­tion comme joueur ( en 1993), je ne par­lais pas du tout arabe mais seule­ment ber­bère » , rap­pelle- t- il à une époque où ces as­sem­blages po­saient plus de pro­blèmes.

Il an­ti­cipe ain­si l’in­évi­table ti­mi­di­té des pre­miers pas. Quand un pur pro­duit du pays comme Ayoub El- Kaa­bi in­tègre, dans l’ul­time ligne droite, les Lions de l’At­las, Had­ji veille. « Je dois trou­ver les mots pour le mettre à l’aise. C’est im­por­tant si­non le joueur peut se sen­tir contraint d’al­ler vers ce­lui qui parle comme lui. » Et ain­si li­mi­ter son in­té­gra­tion, ré­duire son champ d’ex­pres­sion so­cial et par ri­co­chet spor­tif. « D’ori­gine, je ne parle pas bien an­glais, note Kha­lid Bou­taïb. Chaque per­sonne fait donc un pe­tit ef­fort, tu tra-

“C’est pire que dans un club, alors qu’une , , sé­lec­tion, en prin­cipe, c’est le contraire ROMAIN SAÏSS

fiques l’an­glais avec l’un, l’arabe avec l’autre mais tout le monde maî­trise au moins deux langues si ce n’est plus. » Et le pas­sage en sé­lec­tion les ren­force dans leur ap­pren­tis­sage. « Nor­din Am­ra­bat ne par­lait que ber­bère, et main­te­nant il s’ex­prime bien en arabe » , ajou­tet- il.

Autre élé­ment mo­teur du dis­po­si­tif : Fay­çal Fa­jr, l’am­bian­ceur. Et aus­si le fa­ci­li­ta­teur, le mi­lieu de Ge­tafe étant ca­pable de va­rier les plai­sirs dans plu­sieurs dia­lectes. Romain Saïss sou­rit : « Il aide no­tam­ment les Es­pa­gnols. Moi, je com­prends un peu l’arabe quand on me parle. Avec les Hol­lan­dais, c’est plus fa­cile de par­ler an­glais. Même pour le coach. C’est pire que dans un club, alors qu'une sé­lec­tion, en prin­cipe, c’est le contraire. Là, ça vient d’un peu par­tout. Ça per­met d’ap­prendre des choses, de s’ou­vrir même si c’est plus com­pli­qué au dé­but .» L’ an­cien joueur du SCOAn­gers re­prend : « À force, on fait l’ef­fort d’al­ler les uns vers les autres et on ar­rive à tous se com­prendre. Il y a une grande co­hé­sion. La bar­rière de la langue, tu vas vite ne plus t’y ar­rê­ter et c’est ce qui fait la force de cette équipe. On vit tous en­semble, il n’y a pas de dif­fé­rences entre cha­cun, on est tous sur le même pied d’éga­li­té. » Les Lions comptent bien le prou­ver contre l’Iran pour leur re­tour en Coupe du monde vingt ans après leur der­nière par­ti­ci­pa­tion. Et les ru­gis­se­ments n’ont ja­mais be­soin de tra­duc­tion…

Hervé Re­nard, le re­gard haut por­té vers le ciel, passe de l'an­glais au fran­çais lors de cha­cune de ses cau­se­ries, comme hier lors du der­nier en­traî­ne­ment des Ma­ro­cains sur la pe­louse du stade de Saint- Pé­ters­bourg.

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