Chouette, une bles­sure

L'Équipe - - COUPE DU MONDE 2018 - Em­ma­nuel Bo­jan

Il existe dans nos cer­veaux fa­çon­nés par la gé­né­ra­tion soixante- hui­tarde de nos pa­rents des ré­si­dus de scru­pules ju­déo­chré­tiens. Ai­der son pro­chain, lui tendre l’autre joue si be­soin, ne pas re­gar­der dans l’as­siette d’un mieux lo­ti. Heu­reu­se­ment, l’époque mo­derne nous en­seigne la dés­in­hi­bi­tion. Au dé­but, j’étais tou­ché par les drames hu­mains. Payet qui force les choses pour jouer une fi­nale de Ligue Eu­ro­pa, sort pré­ma­tu­ré­ment en larmes et manque le Mon­dial, c’était beau et ro­man­tique, j’avais de l’af­fec­tion pour les lo­sers ma­gni­fiques. Puis la ten­dresse a fait place à une pa­tho­lo­gie dé­vo­rante.

Il a fal­lu ré­pri­mer les pre­miers émois quand Fe­kir a gri­ma­cé au soir de la der­nière jour­née de Ligue 1. Elle est bien là, en­fouie en cha­cun de nous, cette pul­sion mal­saine, cette fas­ci­na­tion hon­teuse pour la dou­leur d’au­trui.

Je re­gar­dais Kos­ciel­ny se tordre de dou­leur, em­pli d'une émo­tion pa­ra­doxale

Je re­garde à gauche, à droite, der­rière moi, au cas où quel­qu’un me ver­rait es­quis­ser un sou­rire, bouillir d’ex­ci­ta­tion. On se dit qu’un homme ci­vi­li­sé ne de­vrait pas res­sen­tir ça. Mais, après tout, les Ro­mains ne vi­braien­tils pas au rythme du sang des gla­dia­teurs ver­sé dans l’arène ?

Les pre­miers symp­tômes sont ap­pa­rus avec Kos­ciel­ny. Je le re­gar­dais se tordre de dou­leur, hap­pé par l’écran, em­pli d’une émo­tion pa­ra­doxale. Quatre an­nées de tra­vail qui partent en fu­mée, mais quelle belle in­ten­si­té… Quitte à man­quer une grosse échéance, au­tant évi­ter le vul­gaire cla­quage à la Dza­goïev ou le fla­con de par­fum sur le pied à la Cañi­zares. Rup­ture du ten­don d’Achille ou li­ga­ments croi­sés, c’est mieux. Un peu plus gore à chaque fois, si pos­sible, à la ma­nière des scé­na­ristes de la sé­rie The Wal­king Dead.

Da­niel Alves, Ro­me­ro, Lan­zi­ni, Fa­bra… La liste des dés­illu­sions a gon­flé. J’ai­me­rais un for­fait illi­mi­té pour la Coupe du monde. Je guette le pro­chain qui re­non­ce­ra comme un jour­na­liste de ca­ni­veau. Ney­mar et Sa­lah ont ga­gné leur course contre la montre. Manque de classe évident. Glik a dé­fié les lois de la science pour se main­te­nir dans les vingt- trois Po­lo­nais. Fausse joie. Je me saoule au mal­heur. Et Debuchy ? Croyez­vous qu’il ne sou­hai­tait que du bien à Si­di­bé ? Votre bon coeur semble vous perdre. Mais au re­gard de ma pos­ture dé­tes­table, ne vou­driez- vous pas que je m’éborgne avec ma plume ? Je vous ima­gi­nais plus cha­ri­tables. Voyez comme on prend goût à la mé­chan­ce­té cou­pable.

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