PI­NOT SA­CRÉ

Tour de Lom­bar­die Su­perbe dé­mons­tra­tion de Thi­baut Pi­not, qui a rem­por­té le der­nier Mo­nu­ment de la sai­son de­vant Vin­cen­zo Ni­ba­li.

L'Équipe - - LA UNE - PHI­LIPPE BRUNEL DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL

Il était un peu moins de dix-sept heures sur les rives mor­do­rées, alan­guies du lac de Côme, au large un ch­ris-craft ca­bot ait sur les eaux bleues par une tem­pé­ra­ture de fin d’été, quand Thi­baut Pi­not, joues creu­sées, barbe nais­sante, le sou­rire dé­for­mé par un ric­tus de joie et de fier­té conte­nues, dé­bou­cha en pleine lu­mière, comme sur­gis­sant d’un long tun­nel exis­ten­tiel, sous l’es­corte bour­don­nante des mo­tos de presse, au bout du Lun­go La­rio Tren­to. Du re­gard, un re­gard noir de tueur, adou­ci en cet ins­tant par­la pers­pec­tive im­mi­nente de la vic­toire, il ten­tait d’ac­cro­cher, de croi­ser les vi­sages fa­mi­lier s des es équi­piers, de Jé­ré­myRoy(dontc’ était la der­nière course ), Da­vid Gau du, William Bon­net qui avaient aban­don­né et qui de­vaient l’at­tendre, quelque part, à la dé­via­tion des voi­tures sui­veuses, dans la meute des ti­fo­si qui s’ag­glu­ti­naient der­rière les bar­rières de sé­cu­ri­té. Quelques mi­nutes au­pa­ra­vant, c’est dans un si­lence contrit, de cir­cons­tance, que le spea­ker avait ré­per­cu­té la mau­vaise nou­velle (pour les Ita­liens ), à sa­voir le nau­frage in­at­ten­du de Vin­cen­zo Nib a li, le vir­tuose de l’ équipe Bah­rain- Me­ri­da, en pleine ré­sur­gence : on ne l’avait ja­mais vu si frin­gant de­puis sa chute sur les pentes de l’alpe d’Huez lors du Tour en juillet. Le Si­ci­lien n’avait lais­sé à per­sonne le soin de se re­por­ter dans le sillage de Pri­moz Ro­glic, le Slo­vène de Lot­to NL - Jum­bo, à l’at­taque sur les pentes abruptes du mur de Sor­ma­no, à 50 ki­lo­mètres de là. Et seul Thi­baut Pi­not était par­ve­nu à prendre sa roue. « Est- ce que c’était ris­qué ? Dé­rai­son­nable ? Je n’en sais rien, ça me dé­man­geait d’at­ta­quer, j’en avais tel­le­ment en­vie, alors, je me suis dit : “Bin­go ! C’est le bon mo­ment.” Après Ber­nal est re­ve­nu, mais seul, et là j’ai com­pris que pour

tous les autres, ce se­rait dif­fi­cile » , ex­pli­que­ra le Franc- Com­tois.

« Quand je me suis re­por­té sur Ro­glic, moi, je vou­lais seule­ment bou­cher le trou, com­men­te­ra Ni­ba­li

en écho, mais Pi­not s’était mis à rou­ler. À par­tir de là, la course s’est em­bal­lée et tout est de­ve­nu très dur. » Au mur de Sor­ma­no, le pe­lo­ton, ou ce qu’il en res­tait, s’est dés­in­té­gré dans la pente. « Il y en a

par­tout, c’est l’anar­chie ! » , s’était écrié de­puis la mo­to, Mar­co Sa­li­ga­ri, le consul­tant de la RAI. De­vant lui, Ro­main Bar­det, bron­chi­teux, ve­nait de s’ac­cro­cher à la sangle de l'ap­pa­reil pho­to d'un spec­ta­teur, in­ci­dent qui l’avait condam­né, de même que Wil­co

Kel­der­man, dis­tan­cé sans ré­mis­sion. Quant au cham­pion du monde, Ale­jan­dro Val­verde ( 11e), il s’était vite re­trou­vé pié­gé, iso­lé, sans plus d’équi­pier pour le sou­te­nir, et c’est tout na­tu­rel­le­ment qu’il s’était re­ti­ré.

À l’avant, Ni­ba­li né­go­ciait sans pru­dence la des­cente du Sor­ma­no, à vive al­lure, en cou­pant tous les vi­rages à la corde, au plus ser­ré de la tra­jec­toire, es­pé­rant sans doute en­traî­ner à la faute, et Ro­glic, et Pi­not, et Egan Ber­nal, le Co­lom­bien de la Sky, re­ve­nu en trombe au prix d’un ex­ploit per­son­nel. « C’était très im­pres­sion

nant, di­ra Pi­not, et là, j’avoue, j’ai eu peur qu’il me lâche comme l’an der­nier dans le Ci­vi­glio, oui, peur de re

vivre la même chose… » .

Plus loin, dans la tra­ver­sée de Bru­nate, Ni­ba­li et Pi­not s’étaient dé­bar­ras­sés de Ro­glic et de Ber­nal, et c’est de con­cert qu’ils s’étaient pré­sen­tés sur les rampes du Ci­vi­glio, le juge de paix du Tour de Lom­bar­die où l’Ita­lien l’avait ef­fec­ti­ve­ment lâ­ché, l’an der­nier, dans la des­cente. Mais le rap­port des forces s’était in­ver­sé. Dans le ma­no a ma­no qui les op­po­sait à nou­veau, c’est Pi­not qui me­nait la danse, un Pi­not exal­té, sur­vol­té par l’en­jeu, par cet état de grâce qui lui ser­vait de lu­ci­di­té, par cette im­mense frus­tra­tion aus­si, qu’il avait res­sen­tie à Inns­bruck, en Au­triche, au soir du Cham­pion­nat du monde, il y a deux se­maines. « Un sen­ti­ment de gâ­chis mais qui m’a per­mis aus­si de res­ter mo­ti­vé, et très sû­re­ment de ga­gner ici en Lom­bar­die. » C’était lui, main­te­nant, le maître du jeu. À chaque fois qu’il pro­dui­sait une at­taque, Ni­ba­li se re­por­tait à sa h a u t e u r, p o u r l u i d o n n e r l e change, avec un temps de re­tard et dans son re­gard, un re­gard de noyé, per­çait de l’an­xié­té. « C’était bi­zarre, au lieu de res­ter dans ma roue, il ve­nait à mes cô­tés, me re­gar­dait, je sen­tais qu’il bluf­fait, qu’il n’était pas bien alors j’ai dé­mar­ré, un peu plus fort. » Il res­tait 14 ki­lo­mètres, pour ral­lier Côme quand Thi­baut Pi­not, par un der­nier coup de bou­toir, exé­cu­ta son ri­val sur le haut du Ci­vi­glio, comme il l’avait an­non­cé, pro­phé­ti­sé, la veille, en ré­pé­tant que « c’est là que tout se

joue­rait » . Il avait don­né ren­dez­vous à son double, cet autre Pi­not

qui tar­dait à ses yeux, par fra­gi­li­té ( comme au der­nier Gi­ro), manque de chance ou de mé­tier, à concré­ti­ser cette idylle sou­vent contra­riée qu’il en­tre­tient avec l’Ita­lie, au point de s’être fait ta­touer « so­lo la vit­to­ria e bel­la » sur ce bras qu’il bran­dis­sait à l’adresse des siens.

Sur la ligne, il sem­blait dire : « Ça y

est, je l’ai fait, en­fin, elle est à moi » . Il avait en­fin ga­gné « LA » Lom­bar­die, cette course fas­ci­nante, sug­ges­tive, qu’il avait dé­cou­verte en­fant, de­vant sa té­lé­vi­sion, quand Pao­lo Bet­ti­ni, en­deuillé par la mort ac­ci­den­telle de son frère Sau­ro, l’avait ga­gnée en so­li­taire, ceint du maillot arc- en- ciel ( 2006), le vi­sage ra­va­gé par les larmes. De­puis, le Franc- Com­tois rê­vait d’ins­crire son nom au pal­ma­rès de cette clas­sique au­tom­nale, la clas­sique des Feuilles mortes qui épouse sa propre mé­lan­co­lie mais aus­si, di­ra- t- il, parce qu’il ne s’y « en­nuie ja­mais » , l’en­nui étant son plus ter­rible en­ne­mi. « Ga­gner ici en so­li­taire, de­vant Ni­ba­li, c’est ce que je pou­vais es­pé­rer de mieux… Pour moi, c’est un abou­tis

se­ment » , avait- il conclu au mi­cro de la RAI, la gorge nouée, la voix trem­blante d’émo­tion, en par­fait ac­cord avec lui- même.

C’est Pi­not qui me­nait la danse, un Pi­not exal­té, sur­vol­té par l’en­jeu

Après une lutte sans mer­ci, dans la mon­tée du Ci­vi­glio, à 500 mètres du som­met, Thi­baut Pi­not, en état de grâce, lance sa der­nière at­taque. Vin­cen­zo Ni­ba­li s'ap­prête à rendre les armes.

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