Le ma­rin et son double

La re­la­tion épis­to­laire de l’ac­teur- écri­vain et du na­vi­ga­teur a don­né nais­sance à un spec­tacle in­time et émou­vant, « Je parle à un homme qui ne tient pas en place » , qui se joue à Pa­ris dès mar­di. His­toire d’un couple fu­sion­nel. “C’est une re­la­tion qui

L'Équipe - - EXTRA - STÉFAN L’HERMITTE

La mer est une scène ; la scène est une mer. À l’aube d’un jour de presque été, en 2013, Tho­mas Coville, ma­rin, voit se poin­ter Jacques Gamblin, co­mé­dien. Il s’en va na­vi­guer, « Quand son je spon­sor l’ai aper­çu, lui je a ad- me

joint suis un sou­ve­nu VIP. l’avoir vu au ci­né­ma. » Un échas­sier per­ché et éche­ve­lé qui, sans cesse, re­garde par­tout et ailleurs. Ils au­raient pu s’en te­nir à deux poi­gnées de main, à une com­pa­rai­son po­lie de leurs mé­tiers. Ils vont vite com­men­cer à fu­sion­ner. Coville : « Il se te­nait su­per bien en mer. » Gam

blin : « On a eu ces deux, trois mots qui suf­fisent pour avoir en­vie d’al­ler plus loin ; c’est chi­mique, c’est ani­mal ces mo­ments- là, ça ne s’ex­plique pas. »

Cinq ans plus tard, la ren­contre se tra­duit par un spec­tacle où le co­mé­dien at­ter­ré parle au ma­rin ama­ri­né. « Je peux rem­pla­cer ton bras fa­ti­gué, une jambe meur­trie, une main molle, une tête à l’en­vers, un men­tal fé­brile, un muscle flé­tri, un ten­don d’Achille… J’aime cette illu­sion. Je ne te lâ­che­rai pas. » Une heure et de­mie de mise en scène abys­sale, de fra­cas de vagues, de mots noirs et de nez jaune… Titre : Je parle à un homme qui ne tient pas en place,

Point, à Pa­ris joué ( du 16 au oc­tobre Théâtre au du 18 Rond- no­vembre).

Ce fut une ren­contre né­ces­saire, voire vi­tale. Celle de deux êtres en équi­libre pré­caire sur une boule nom­mée Terre, qui cherchent à ne pas som­brer. Coville, au long cours d’un tour du monde en­core ra­té sous la gri­saille bau­de­lai­rienne du Grand Sud, avait lâ­ché le mot « sui­cide » . Trois fois ( 2008, 2009 et 2011), il était par­ti en so­li­taire es­sayer de faire le tour de la pla­nète en moins de 57 j 13 h 34’ 6’’ ( le re­cord de Fran­cis Joyon de 2008). Au fi­nal, le ma­rin y ré­col­ta man­dales et tour­ments et s’en­fon­ça en­core un peu plus en lui. En jan­vier 2014, sur son tri­ma­ran de 30 mètres, So­de­bo, Coville s’en­fuit à nou­veau vers le large. Gamblin, « al

pha tan­go me re­çois- tu ? » , le nour­rit chaque jour d’un mail tri­pal. Gamblin et Coville s’étaient re­vus de­puis leur pre­mière nuit en mer. Ils cou­raient à deux pieds, rou­laient à deux roues en­semble. Ils échan­geaient. Gamblin : « C’est une re­la­tion qui n’a pas per­du de temps, tout de suite dans les étages. On

se bous­cule, on dé­ve­loppe. Qu’est- ce qu’un pu­tain d’être hu­main ? » Au bout de la Bre­tagne, Gamblin et Coville ont fi­ni par voi­si­ner. Les di­manches soir, Gamblin passe chez les Coville, se juche sur la table et lit de la poé­sie.

Jan­vier 2014 s’ef­feuille et Gamblin fait donc des phrases quo­ti­diennes

pour son ami ma­rin. « Un pe­tit bon­soir avant la nuit noire. Ma joie était de te suivre au mil­li­mètre sur ton che­min li­quide pour re­joindre ceux qui veulent al­ler de l’avant, les mi­li­tants de la joie, de la fo­lie, du pos­sible, des hommes qui sont avec. Tu fais par­tie de ceux qui disent oui, ceux qui sont ten­tés par la chance et qui la tentent… » Coville reste muet, Gamblin in­siste. Une nuit, le co­mé­dien rêve pour de bon qu’il est aus­si sur le ba­teau, souffle, pète, pète plus fort pour pal­lier le vent ab­sent. « Rien que pour ça je re­mer­cie Tho­mas, j’au­rais pu aus­si ap­pe­ler ce spec­tacle : “Je vous re­mer­cie pour ce rêve”. » Ses ef­forts lit­té­raires ou in­cons­cients ne se­ront pas as­sez. Au bout d’un mois, Coville se contraint au de­mi­tour. Qua­trième échec. Il va fal­loir ren­trer, af­fron­ter. Jacques Gamblin, en Jacques Gamblin, seul sur scène, ra­conte Tho­mas Coville ( ci- contre à droite, le 26 dé­cembre 2016, à son ar­ri­vée à Brest lors­qu'il a bat­tu le re­cord du Tour du monde en so­li­taire en mo­no­coque en 49 jours 3 h 7' 38'').

spec­tacle à Tou­lon, se mire : « Nous nous sommes don­né ce qu’il y a de plus dif­fi­cile à faire. Pour­quoi ? Per­sonne ne nous a for­cés. Be­soin de se faire mal ? Je vou­drais ne plus m’en vou­loir au­tant quand je rate. »

Coville ne ré­pond pas, mais s’im­prègne. « J’étais dans la com­pète, dé­taille- t- il au­jourd’hui. On n’ima­gine pas un ma­ra­tho­nien com­men­ter sa course en di­rect.

Une pro­fonde ami­tié lie Jacques Gamblin, l ʼ ac­teur- ar­tiste- spor­tif au na­vi­ga­teur Tho­mas Coville. Leur re­la­tion épis­to­laire a dé­bou­ché sur un spec­tacle théâ­tral avec Gamblin à la barre.

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