LES MA­LA­DIES DU CA­PI­TA­LISME

L'Obs - - Les Chroniques - Par DA­NIEL CO­HEN Di­rec­teur du dé­par­te­ment d’éco­no­mie de l’Ecole nor­male su­pé­rieure.

Le confi­ne­ment a pro­vo­qué une crise éco­no­mique ma­jeure. La mon­tée ir­ré­pres­sible du chô­mage et des faillites d’en­tre­prises gronde comme un orage qui avance.

Comment un choc, somme toute li­mi­té à deux mois de va­cance de l’ac­ti­vi­té, peut-il pro­duire un tel ca­ta­clysme? Cette ques­tion ré­vèle par elle-même l’im­mense fra­gi­li­té du ca­pi­ta­lisme. Gué­rir du Co­vid exige aus­si de s’at­ta­quer à ses fai­blesses.

Si la France était une per­sonne unique, un « agent re­pré­sen­ta­tif » comme les éco­no­mistes aiment par­fois à pen­ser les na­tions, la crise se­rait simple à dé­crire: at­teinte par une ma­la­die im­pré­vue, elle a peu tra­vaillé et peu consom­mé, pas­sant deux mois à se soi­gner. Le seul coût ré­ma­nent se­rait le dé­fi­cit des paie­ments vis-à-vis du reste du monde, qui me­sure le solde des dé­penses qu’elle n’a pu cou­vrir par ses ventes à au­trui. Les chiffres dis­po­nibles es­timent, pour le mois d’avril, un dé­fi­cit com­mer­cial en lé­gère hausse de 1,8 mil­liard. La France a im­por­té plus de masques et ex­por­té moins d’avions… Le reste de l’ajus­te­ment peut s’in­ter­pré­ter comme un jeu à somme nulle entre Fran­çais. Si nous étions ca­pables d’agir de ma­nière so­li­daire, co­or­don­née, le coût de la crise se­rait to­ta­le­ment né­gli­geable.

Mais les loyers doivent être payés, les traites ho­no­rées. Les in­éga­li­tés tra­ver­sant la so­cié­té créent des phé­no­mènes ir­ré­ver­sibles, qui laissent des traces du­rables sur le corps so­cial. Quand une firme fait faillite ou qu’un sa­la­rié est li­cen­cié, c’est comme un arbre qu’on abat. La dé­faillance des uns n’est pas com­pen­sée par la bonne san­té (re­la­tive) des autres.

La se­conde fra­gi­li­té du ca­pi­ta­lisme est son ex­trême sen­si­bi­li­té à l’égard du fu­tur. Si les firmes pensent que la si­tua­tion va s’ag­gra­ver, les em­bauches ra­len­tissent et la si­tua­tion s’ag­grave vrai­ment : les crises peuvent être au­to-réa­li­sa­trices. C’est l’une des dif­fé­rences majeures avec les lois de la phy­sique. En éco­no­mie, l’an­ti­ci­pa­tion d’un évé­ne­ment peut suf­fire à le dé­clen­cher. L’in­cer­ti­tude liée à la crise sa­ni­taire est d’une autre na­ture mais tout aus­si ra­di­cale: on ne sait quel mo­dèle uti­li­ser pour ap­pré­hen­der son évo­lu­tion. Le nombre de conta­mi­na­tions se ré­duit, ce qui est évi­dem­ment une bonne chose, mais en­core faut-il com­prendre pour­quoi. Baisse-t-il parce que le vi­rus est en train de dis­pa­raître de lui-même, à l’image du Sras en 2003, ou du fait d’une im­mu­ni­té croi­sée qui pro­té­ge­rait les Fran­çais ? Ou est-ce parce que les gestes bar­rières ont été ef­fi­caces, ce qui si­gni­fie­rait qu’on doive les main­te­nir long­temps en­core pour écar­ter le vi­rus ? Tant que ces ques­tions n’au­ront pas de ré­ponses, les en­tre­prises res­te­ront at­ten­tistes, et au­cune ne pren­dra le risque de re­cru­ter. C’est pour cette rai­son que le flux nor­mal d’en­trée et sor­tie du mar­ché du tra­vail est dé­sor­mais blo­qué et le chô­mage en train d’ex­plo­ser.

La mon­tée des in­éga­li­tés et la peur de l’in­cer­ti­tude sont les deux ma­la­dies que les po­li­tiques pu­bliques doivent gué­rir. Evi­ter les li­cen­cie­ments, sou­te­nir les sec­teurs les plus me­na­cés, main­te­nir le re­ve­nu des per­sonnes en dif­fi­cul­té : toute la pa­no­plie des ins­tru­ments que la doxa li­bé­rale a long­temps dé­criée doit conti­nuer à être mo­bi­li­sée pour lut­ter contre la crise. Une contri­bu­tion ex­cep­tion­nelle per­met­tant de payer les loyers des vic­times de la crise pour­rait être aus­si en­vi­sa­gée. Il faut éga­le­ment ré­flé­chir à des mé­ca­nismes in­no­vants, adap­tés à l’in­cer­ti­tude du mo­ment. L’éco­no­miste Jo­seph Sti­glitz pro­po­sait ain­si d’in­ven­ter des contrats contin­gents à l’évo­lu­tion du vi­rus. Par exemple : vous ache­tez un ap­par­te­ment à cré­dit mais le contrat pré­voit une clause qui re­tarde les échéances en fonc­tion de la pan­dé­mie. Le coût du re­port du paie­ment (pas l’échéance elle-même) se­rait pris en charge par l’Etat. Une in­dem­ni­sa­tion plus gé­né­reuse du chô­mage pour­rait éga­le­ment être ac­cor­dée, en ali­gnant le re­tour à la nor­male à l’évo­lu­tion de la si­tua­tion du mar­ché de l’emploi. Une crise aus­si ex­tra­or­di­naire que celle que nous connais­sons exige des idées nou­velles. Cer­taines sur­vi­vront au Co­vid. C’est comme ça aus­si que l’Histoire s’écrit.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.