L’ÉTAT NAÏF OU STRA­TÈGE ?

L'Obs - - LES CHRONIQUES - Par SO­PHIE FAY S. F.

Ya-t-il des « co­ro­na-pro­fi­teurs » ? Des groupes du CAC 40 qui au­raient pris d’une main les aides de l’Etat pour tra­ver­ser la crise, et au­raient, de l’autre, ré­mu­né­ré leurs ac­tion­naires, alors que la règle vou­drait que ces der­niers soient les pre­miers à por­ter les risques ? Eh bien oui, c’est ce que montre un rap­port de « l’Ob­ser­va­toire des mul­ti­na­tio­nales ». Nour­ri par les jour­na­listes du mé­dia al­ter­na­tif Bas­ta­mag, proche du mou­ve­ment At­tac, il sur­veille le CAC 40 « non pas pour jouer en Bourse, mais pour en me­su­rer l’im­pact éco­lo­gique et so­cial », pré­cise son site avec hu­mour.

Cet ob­ser­va­toire a re­cen­sé les groupes qui ont à la fois fait ap­pel au chô­mage par­tiel – ils sont 24 dans le CAC 40 – et dis­tri­bué des di­vi­dendes – ils sont 14. Cer­tains, comme Thales, avaient ver­sé un acompte en dé­cembre 2019 et n’ont pu re­ve­nir des­sus. Mais d’autres – Vivendi, Sch­nei­der Elec­tric ou Te­le­per­for­mance, le spé­cia­liste des centres d’ap­pels – ont sans scru­pule aug­men­té la ré­mu­né­ra­tion de leurs ac­tion­naires. Sch­nei­der Elec­tric vient en outre d’an­non­cer une re­struc­tu­ra­tion, avec 390 sup­pres­sions de postes. Aux sa­la­riés et à l’Etat le poids des risques ; aux ac­tion­naires l’as­su­rance des bé­né­fices…

Y a-t-il d’autres abus? Hors du CAC 40, l’ob­ser­va­toire cite pê­le­mêle l’équi­pe­men­tier au­to­mo­bile Plas­tic Om­nium – di­ri­gé par Laurent Bu­relle, par ailleurs pré­sident de l’Afep, le lob­by des grandes en­tre­prises –, la so­cié­té aé­ro­nau­tique De­ri­che­bourg, l’ar­ma­teur CMA CGM (voir aus­si p. 50)…

Le dé­bat ne fait que com­men­cer. Au plus fort de la crise, les en­tre­prises ont re­çu le sou­tien du chô­mage par­tiel, des prêts ga­ran­tis par l’Etat mais aus­si un coup de pouce de la Banque cen­trale eu­ro­péenne, qui a ache­té des mil­liards d’obli­ga­tions émises par les grands groupes (To­tal, Sa­no­fi, Sch­nei­der, Saint-Go­bain…). Ar­rivent main­te­nant les me­sures du plan de re­lance avec, pour tous, une baisse des im­pôts de pro­duc­tion et une ri­bam­belle d’aides sec­to­rielles plus ci­blées, de l’em­bauche de jeunes au plan hy­dro­gène, en pas­sant par le sou­tien à la nu­mé­ri­sa­tion des ac­ti­vi­tés et à la tran­si­tion éner­gé­tique. Les en­tre­prises les uti­li­se­ront-elles à bon es­cient ? Faut-il im­po­ser des contre­par­ties? Com­ment faire pour s’as­su­rer que l’ar­gent pu­blic ait un vé­ri­table im­pact sur ce qui compte le plus : la crois­sance, avec une em­preinte car­bone ré­duite ?

Plu­sieurs pistes existent. Laurent Ber­ger, se­cré­taire gé­né­ral de la CFDT, pro­pose « un avis conforme du CSE [le co­mi­té d’en­tre­prise] sur l’uti­li­sa­tion des aides pu­bliques pour ga­ran­tir qu’elles se­ront bien in­ves­ties […] dans la tran­si­tion éco­lo­gique et l’em­ploi de qua­li­té ». Bien sûr, de­vant ses sa­la­riés, le chef d’en­tre­prise pour­ra jouer sur les mots et les masses comp­tables. Mais au moins, il au­ra nour­ri le dia­logue so­cial. Ce qui peut amé­lio­rer la pro­duc­ti­vi­té.

Dans son livre « l’Etat en­tre­pre­neur. Pour en fi­nir avec l’op­po­si­tion pu­blic-pri­vé » (Fayard), l’éco­no­miste Ma­ria­na Maz­zu­ca­to mon­trait, bien avant la pan­dé­mie, à quel point il est in­dis­pen­sable que l’Etat se dote d’une mé­thode pour suivre l’uti­li­sa­tion de l’ar­gent pu­blic par les en­tre­prises pri­vées. Pour cette éco­no­miste key­né­sienne – à mi-che­min, pour­rait-on dire, entre At­tac et le CAC 40 –, la dé­pense pu­blique a tou­jours ser­vi de sub­strat au dé­ve­lop­pe­ment des suc­cès en­tre­pre­neu­riaux. Pre­nez Apple. Au mo­ment où le groupe de Steve Jobs en­grange ses plus grands suc­cès com­mer­ciaux, ses dé­penses en re­cherche et dé­ve­lop­pe­ment ne re­pré­sentent que 2,8% de son chi re d’a aires (quatre fois moins que No­kia ou Sam­sung). Le groupe a in­té­gré des tech­no­lo­gies dé­ve­lop­pées dans les la­bo­ra­toires pu­blics sur fonds pu­blics. De­main, les in­dus­triels fran­çais dé­ve­lop­pe­ront peut-être de nou­veaux pro­duits et ser­vices à base d’hy­dro­gène vert, boos­tés par le plan de re­lance.

Alors com­ment faire pour que l’Etat choi­sisse les bons pro­jets de re­cherche, que les en­tre­prises s’en em­parent aus­si e ca­ce­ment qu’Apple, et sur­tout que la col­lec­ti­vi­té soit ré­mu­né­rée ou pro­fite de cet e ort ? La ques­tion peut être po­sée, au-de­là de la pan­dé­mie.

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