Quand le plus grand des bri­gands joue à ca­che­cache avec nous dans une grotte au­ré­coise...

La Gazette de la Haute-Loire - - La Une - DA­VID PETIOT

Nous sommes par­tis à la re­cherche de la grotte au­ré­coise qui au­rait, se­lon la lé­gende, ac­cueilli le plus cé­lèbre des bri­gands du XVIIIe siècle.

Le pied fer­me­ment cam­pé sur un ro­cher, Louis Mandrin sur­veillait ses hommes en train de trans­por­ter des bal­lots de ta­bac et d’étoffes sur la pente raide qui mon­tait vers la grotte. Le so­leil avait dé­jà dis­pa­ru de­puis une bonne de­mi­heure der­rière les fa­laises des gorges de la Se­mène, et la tem­pé­ra­ture en ce mois d’oc­tobre 1754 com­men­çait à chu­ter ra­pi­de­ment. Il ne fal­lait pas traî­ner s’il vou­lait pou­voir ral­lier Saint­Di­dier­en­Ve­lay avant la nuit.

Le contre­ban­dier ra­jus­ta le col bro­dé de son man­teau et ti­ra sur le pan de son cha­peau qui lui ca­chait l’oeil. Le geste le fit gri­ma­cer. La balle qui lui avait tra­ver­sé le bras lors de l’échauf­fou­rée avec les ga­pians du Puy­en­Ve­lay se rap­pe­lait cruel­le­ment à son bon sou­ve­nir. Un éclat de voix le fit se tour­ner vers l’en­trée en forme de lo­sange du trou béant qui s’ou­vrait dans la roche. Ber­nard la Ten­dresse ve­nait de lais­ser échap­per un bal­lot de ta­bac et ce­lui­ci avait failli bas­cu­ler par­des­sus le re­bord du pro­mon­toire ro­cheux.

« Tout doux, la Ten­dresse ! Tu as la main en­core fra­gile du coup de feu de ces mau­dits ga­pians ! », le ras­su­ra Mandrin avant de l’en­voyer vers les trois autres com­pa­gnons oc­cu­pés au­près des mules et des che­vaux qui n’avaient pu grim­per le rai­dillon me­nant à la grotte.

Sur le che­min de la grotte

Près de 300 ans plus tard, la grotte est tou­jours là, près d’Au­rec. Ne la cher­chez pas sur une carte ou un dé­pliant tou­ris­tique : elle fait par­tie de ces pa­tri­moines se­crets connus des seuls Au­ré­cois de souche. Son em­pla­ce­ment est ca­ché, et bien ma­lin ou bien chan­ceux ce­lui qui la trou­ve­rait par ses propres moyens. Un in­dice pour­tant per­met de trou­ver le point de dé­part du sen­tier qui y mène : une des très rares voies d’Au­rec à pos­sé­der un nom propre dans sa dé­si­gna­tion, le che­min de Mandrin. Ce­lui­ci longe la Se­mène sur sa rive droite de­puis le ha­meau du même nom.

Bien­tôt, la voie cir­cu­lable fait place à un simple sen­tier qui ser­pente entre les ro­chers. Un peu d’es­ca­lade per­met d’ar­ri­ver jus­qu’au bar­rage pour pas­ser sur la rive gauche et conti­nuer en lon­geant la rive. Plus de che­min, ici. Seule la Se­mène sert de guide pour re­pé­rer la di­rec­tion à suivre. Bien­tôt, on tombe sur les ruines d’un an­cien mou­lin dont les meules de pierre amassent en­core de la mousse. En conti­nuant sur la berge, on fi­nit par ar­ri­ver au pied d’une fa­laise à pic d’une di­zaine de mètres de haut.

La grotte est là, in­vi­sible à un oeil non aver­ti car mas­quée par une avan­cée ro­cheuse qui la dis­si­mule presque en­tiè­re­ment. Des traces de pas­sage per­mettent de re­pé­rer le rai­dillon très pen­tu qui y ac­céde.

La grotte est pro­fonde d’en­vi­ron quinze mètres pour cinq mètres de large et un homme adulte peut fa­ci­le­ment s’y te­nir de­bout sans heur­ter la voûte. Le vent et les âges ont char­rié suf­fi­sam­ment de sable à l’in­té­rieur pour consti­tuer un sol plat. Une ca­nette vide et quelques go­be­lets en plas­tique dé­si­gnent les oc­cu­pants ha­bi­tuels de la grotte : les jeunes au­ré­cois, qui y trouvent un en­droit se­cret pour s’iso­ler du monde des adultes, s’amu­ser et se bai­gner dans la pis­cine na­tu­relle que forme la Se­mène au pied de la fa­laise.

Mandrin est-il vrai­ment pas­sé par là ?

Mandrin a­t­il vrai­ment sé­jour­né dans cette grotte ? C’est mal­heu­reu­se­ment peu pro­bable, comme c’est le cas pour toutes les grottes de Mandrin ré­per­to­riées sur le ter­ri­toire fran­çais. S’il est vrai que Mandrin a bien fait un pas­sage par la Haute­Loire comme l’at­testent les do­cu­ments de l’époque, les dé­tails du ré­cit ci­des­sus, no­tam­ment ceux concer­nant le Puy en Ve­lay et Saint­Di­dier, sont vé­ri­diques. En re­vanche, le mode opé­ra­toire du contre­ban­dier, ba­sé sur la vi­tesse de dé­pla­ce­ment et la prise de villes par la force, tend à ex­clure la pos­si­bi­li­té de ca­chettes et de dis­cré­tion.

De plus, Mandrin était à la tête d’une troupe qui comp­tait plus d’une cen­taine de ca­va­liers : la pauvre pe­tite grotte n’au­rait pu suf­fire aux be­soins d’un tel groupe. Mais qui sait ? Les lé­gendes com­portent sou­vent un fond de vé­ri­té et l’his­toire n’a pas tou­jours conser­vé toutes les traces des évé­ne­ments pas­sés.

Gra­vure de Louis Mandrin da­tant du XVIe siècle. Source bi­blio­thèque na­tio­nale de Pa­ris.

La grotte de Mandrin im­mor­ta­li­sée sur une carte pos­tale du dé­but du 20e siècle.

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