La « presque » his­toire de Ma­rie Bon­bon

La Gazette de la Haute-Loire - - La Une - EL­SA RUS­SIER

La Ma­rie Bon­bon est une fi­gure de Tence. Re­né Demars, des Amis du Vieux Tence, a dres­sé son por­trait grâce à de nom­breux té­moi­gnages. Nous avons vou­lu, quant à nous, nous glis­ser dans sa peau pour lui re­don­ner vie, à notre ma­nière.

Bling, bling, bling. ­ « Re­gar­dez les gars, voi­là la Ma­rie Bon­bon ! » Bling, bling, bling.

­ « Je m’ap­pelle An­nette Rous­son, bande de pe­tits gar­ne­ments ! ».

Ces sales mioches n’ar­rê­te­ront donc ja­mais de m’af­fu­bler d’un tel sur­nom. Ma­rie Bon­bon. En voi­là une idée… M’en­fin… Si j’ar­rê­tais de leur dis­tri­buer des su­cre­ries, peu­têtre me fi­che­raient­ils la paix avec ce sa­ta­né so­bri­quet.

­ « Ma­rie Bon­bon, Ma­rie Bon­bon, donne­nous un sucre d’orge ! » ­ (Sou­pire). Je laisse la tem­pête tour­billon­nant en moi s’éteindre. Car je les aime bien, mes mau­dits gar­ne­ments. Le temps de fouiller sous mes robes et me voi­là dé­jà en train de les gra­ti­fier d’un bon­bon et de leur ébou­rif­fer les che­veux. Fi­na­le­ment, mon sur­nom, je ne l’ai pas vo­lé… Bling, bling, bling.

Oui, je sais, vous de­vez pen­ser que ce bruit de cas­se­roles et de cou­verts qui s’en­tre­choquent est bien désa­gréable. Mais que vou­lez­vous, on a tous ses pe­tites ma­nies. Et ma ma­nie à moi (outre le fait de dis­tri­buer des bon­bons aux gosses), c’est de traî­ner des cas­se­roles sous ma robe. Et au pre­mier sens du terme hein ! Car at­ten­tion, je n’ai rien à me re­pro­cher, moi. Mes cas­se­roles sont bien réelles. La plupart sont en étain même (il n’y a pas meilleure qua­li­té que la fonte, j’en conviens ; mais ques­tion poids, ce n’est pas fran­che­ment l’idéal pour la vie de no­made). “Diable !”, vous di­rez­vous sû­re­ment. “Mais pour­quoi cette vieille folle trim­bal­let­elle toutes ces cas­se­roles et ces cou­verts ? !”. Au­quel cas je vous ren­ver­rai à la pa­ren­thèse pré­cé­dente : la vie de no­made, je vous dis ! Et bien oui, une femme qui voyage de­vrait­elle être condam­née à man­ger avec ses doigts ? Évi­dem­ment, les es­prits étriqués me sug­gé­re­ront de faire comme tout le monde : de prendre un ba­lu­chon et d’y four­rer mes cas­se­roles, four­chettes et autres us­ten­siles de cui­sine. Moi, je pré­fère les four­rer sous ma robe. Je m’en trouve ras­su­rée : je suis cer­taine, alors, qu’un voyou ne m’ar­ra­che­ra pas mes biens à la vo­lée. Car vous n’êtes pas sans sa­voir qu’une dame voya­geant seule n’est pas à l’abri de croi­ser sur son che­min une per­sonne mal­in­ten­tion­née. Pour ce qu’il en est de ceux qui ont ten­té de s’en prendre à An­nette Rous­son, ils s’en sou­viennent en­core. Un coup de cas­se­role bien pla­cé et l’af­faire est ré­glée.

De Tence à Rome… à pied !

La der­nière fois qu’une telle mésa­ven­ture m’est ar­ri­vée, c’était au beau mi­lieu des Alpes. Alors que je voya­geais en di­rec­tion de Rome. J’in­siste sur le verbe “voya­ger”. Parce que je ne suis pas une vul­gaire va­ga­bonde comme cer­tains l’ont, à maintes re­prises, lais­sé en­tendre. Ces gueux­là étaient cer­tai­ne­ment ja­loux de ma li­ber­té. Mais pas­sons. Car les rai­sons qui m’ont pous­sée sur les che­mins de la foi sont de celles qui vous dé­chirent le coeur. Il m’a fal­lu, en ef­fet, ef­fec­tuer un pè­le­ri­nage jus­qu’à Rome pour que le pape en per­sonne sou­lage mes peines et m’as­sure de la pré­sence de Dieu à mes cô­tés. C’était pour moi une ques­tion de vie ou de mort. Je de­vais com­prendre pour­quoi l’on m’avait ar­ra­ché mes deux amours d’en­fants, puis mon bie­nai­mé Jean­Pierre. Les pre­miers sont morts en bas âge et mon ma­ri a suc­com­bé dans un ac­ci­dent. Tous sont par­tis si tôt, me lais­sant seule…

Alors un beau jour, las de faire l’au­mône au­près des bonnes âmes de Tence, j’ai chaus­sé mes chaus­sons en peau de la­pin et mes sa­bots (que j’ai gar­nis de paille pour avoir bien chaud), pis je me suis mise à mar­cher en di­rec­tion de l’Ita­lie. Le voyage a été si long que je ne sau­rais dire com­bien de temps ce­la a du­ré (heu­reu­se­ment, j’ai pu sau­ter dans un train pour re­ve­nir à Tence). Tout ce que je sais c’est que mes gui­boles s’en sou­viennent en­core. Et aus­si que j’ai ra­me­né un au­to­graphe du pape lui­même !

Mais tout ce­la re­lève du pas­sé. J’ai, de­puis, trou­vé la paix… Et ran­gé mes chaus­sons en peau de la­pin. Et pour cause, je dors dé­sor­mais tous les soirs au chaud, dans l’hos­pice de Tence. J’ai re­non­cé à mes nuits de li­ber­té, pas­sées ici et là dans les granges de mes amis de « Cha­layon » ou des « Ma­zeaux ». Mais je ne peux, en re­vanche, me ré­soudre à ôter mes cas­se­roles. J’aime le bruit qu’elles font et l’his­toire qu’elles portent. Puis je crois que j’aime bien, aus­si, l’ef­fet qu’elles font sur les ga­mins. Vous sa­vez, j’ai per­du les deux miens, alors je ne peux m’em­pê­cher de sou­rire lorsque ces bougres de mioches viennent traî­ner dans mes jupes. Et qu’ils m’ap­pellent « Ma­rie Bon­bon »…

Anne-Ma­rie Rous­son dite Ma­rie Bon­bon, une fi­gure de Tence.

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