120 ans de pas­sion dans la bou­lan­ge­rie

La Gazette de Thiers - - LA UNE - SA­RAH DOUVIZY sa­rah.douvizy@cen­tre­france.com

Tous les ha­bi­tants de Cel­les­sur-Du­rolle, ou presque, ont un pe­tit bout de lui sur le coin de leur table. Pierre Sauzedde n’est pas moins que la 4e gé­né­ra­tion de bou­lan­ger de la com­mune. Et il est loin de se sor­tir du pé­trin.

◗ Rien n’a chan­gé, ou presque, dans la bou­lan­ge­rie de Celles­sur­Du­rolle. En tout cas en ce qui concerne la re­cette de fa­bri­ca­tion du pain, Pierre Sauzedde, le bou­lan­ger, conti­nue de suivre mé­ti­cu­leu­se­ment la mé­thode de son père, son grand­père et même son ar­riè­re­grand­père. « C’est le même pain. Le four­nil a dé­mé­na­gé et s’est un peu mo­der­ni­sé, c’est tout », souffle le Cel­lois.

Des­ti­né à la ma­çon­ne­rie au dé­part

Dans sa bou­lan­ge­rie, Pierre Sauzedde pra­tique une ac­ti­vi­té tra­di­tion­nelle. Il pro­duit tout son pain en di­rect, sur le­vain. « Je me lève à 1 heure du ma­tin, pour pé­trir. » Si tout semble évident après 40 ans d’ac­ti­vi­té, l’his­toire de l’ar­ti­san au­rait dû s’écrire dans le bé­ton plu­tôt que dans la fa­rine. « Ma mère ne vou­lait pas que je de­vienne bou­lan­ger, elle trou­vait que c’était un mé­tier trop dif­fi­cile. J’ai sui­vi une for­ma­tion pour de­ve­nir ma­çon. Et à mon re­tour de l’ar­mée, j’ai dit à mon père que je res­tais avec lui. Il m’a tout ap­pris », se re­mé­more­t­il.

Pierre Sauzedde, bou­lan­ger de­puis 1978, a vu sa com­mune se transformer au fil du temps. Et c’est avec une cer­taine nos­tal­gie que l’homme lance un re­gard en di­rec­tion du pas­sé. « Au­jourd’hui Celles est un peu un vil­lage dor­toir. Les gens sont au tra­vail la jour­née, ils partent tôt et rentrent tard. C’est dom­mage. Au­tre­fois je me sou­viens, il y avait beau­coup plus de com­merces. Nous étions quatre bou­lan­gers dont deux à Celles même (*). »

Lorsque le sexa­gé­naire se plonge dans ses sou­ve­nirs, c’est ceux de son grand­père qu’il par­tage. « La tour­née se fai­sait à che­val. Le Per­che­ron de mon grand­père était aveugle, mais il connais­sait toutes les mai­sons par coeur et s’ar­rê­tait exac­te­ment où il le fal­lait. Et quand il y avait de la neige, la char­rette était rem­pla­cée par un traî­neau. » Plus de 100 ans plus tard la tour­née existe tou­jours, et re­pré­sente 50 % de l’ac­ti­vi­té du bou­lan­ger. Mais le che­val a été rem­pla­cé par une ca­mion­nette.

Pierre Sauzedde re­con­naît que les mu­ni­ci­pa­li­tés suc­ces­sives se sont don­nées du mal pour faire vivre la com­mune. Mais pour lui, la my­thique Foire du mou­let, pour ne ci­ter qu’elle, n’a plus vrai­ment la même sa­veur. « Avant elle du­rait trois jours. C’était l’évé­ne­ment de l’an­née. Les gens ache­taient à ce mo­ment­là tout ce dont ils avaient be­soin pour l’an­née. Les vê­te­ments, le co­chon… Tout. Les gens pre­naient sim­ple­ment le temps de vivre. Ce n’est plus le cas main­te­nant », se dé­sole­t­il.

Si les choses ont bien chan­gé, il n’en reste pas moins que le bou­lan­ger a dé­ci­dé de rem­pi­ler pour au moins trois ans. Et d’ajou­ter une corde à son arc, dé­jà bien rem­pli. Il y a presque 20 ans lui et son épouse Ma­rie­Hé­lène Sauzedde, ont re­pris la gé­rance du pe­tit ca­si­no de la com­mune. Une ac­ti­vi­té qui per­met de joindre les deux bouts. Même si les com­mer­çants ne se leurrent pas. « Ce­la a très bien mar­ché les pre­mières an­nées, mais c’est de plus en plus dif­fi­cile. Nous es­pé­rons que le nou­veau ma­ga­sin re­don­ne­ra un coup de fouet à l’ac­ti­vi­té. » Quoi qu’il en soit, un bail de trois ans avec la com­mune a été si­gné. Il y a 40 ans le père Sauzedde s’ap­prê­tait à prendre sa re­traite, pour Pierre, qui vient de pas­ser le cap des 60 ans, ce n’est pas à l’ordre du jour. « Je suis en forme, la mu­ni­ci­pa­li­té nous offre la pos­si­bi­li­té d’avoir une bou­lan­ge­rie toute neuve, alors nous al­lons conti­nuer. Mais il faut que la po­pu­la­tion joue le jeu. Ce n’est pas quand nous au­rons fer­mé nos portes qu’il fau­dra dire “c’est dom­mage”. Ce se­ra trop tard, alerte l’ar­ti­san. Dans le temps les gens di­saient que sans église ni bou­lan­ge­rie, le vil­lage se meurt. Je n’ai pas en­vie que ce­la s’ar­rête, ce se­rait vrai­ment dom­mage pour le vil­lage. »

« Les gens pre­naient sim­ple­ment le temps de vivre »

« Les gens mangent moins de pain »

Au­jourd’hui, Pierre Sauzedde l’avoue, sa bou­lan­ge­rie n’a plus vrai­ment pi­gnon sur rue. Il le ré­pète, « les gens mangent moins de pain ». Et lorsque les jeunes de la com­mune partent tra­vailler, la pre­mière four­née de pain du bou­lan­ger n’est pas cuite. « Peut­être que je de­vrais m’adap­ter aux jeunes, mais ma mé­thode de fa­bri­ca­tion, tra­di­tion­nelle, ne me le per­met pas. » L’ap­pel est lan­cé, pour que vive, peut­être 120 ans de plus, l’an­ces­trale bou­lan­ge­rie de Celles­sur­Du­rolle. (*) La com­mune de Celles-surDu­rolle a la par­ti­cu­la­ri­té d’être com­po­sée d’une mul­ti­tude de vil­lages comme La Grande-Ber­gère ou Les Sar­raix qui ac­cueillaient dans le temps des bou­lan­ge­ries.

Le pain que confec­tionne chaque jour Pierre Sauzedde est iden­tique à ce­lui que fa­bri­quait son père, son grand-père et son ar­rière-grand-père avant lui.

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