Les chas­seurs utiles ?

Les ré­formes de la chasse an­non­cées dé­but sep­tembre pour li­mi­ter les dé­gâts agri­coles, di­visent les deux camps.

La Manche Libre (Avranches) - - La Une -

Les ré­formes de la chasse an­non­cées par le gou­ver­ne­ment vont pro­fon­dé­ment en mo­di­fier la pra­tique. Si les chas­seurs sont ra­vis, les éco­lo­gistes sont plus in­quiets.

“On a pro­po­sé 36 me­sures au gou­ver­ne­ment e n d é b u t d’an­née, on nous en a si­gné 32. Ce qu’a fait l’État pour nous ces der­niers temps, c’est tout bé­néf’ !” Le dis­cours de Gé­rard Ba­mas, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion des chas­seurs de la Manche, est ce­lui d’un homme heu­reux.

Alors que l’ou­ver­ture de la chasse ap­proche, les li­cen­ciés de la Manche et du Cal­va­dos vont pro­ba­ble­ment vivre cette an­née de grands cham­bar­de­ments dans la ma­nière de pra­ti­quer leur loi­sir (voir Repères.) Ces in­no­va­tions doivent no­tam­ment per­mettre de mieux ré­gu­ler les es­pèces et li­mi­ter les nom­breux dé­gâts qu’elles pro­voquent.

Nom­breux dé­gâts dûs au grand gi­bier

Si leur der­nière cam­pagne pu­bli­ci­taire, “les chas­seurs, pre­miers éco­lo­gistes de France”, est pro­vo­ca­trice aux yeux de cer­tains, force est de consta­ter que chas­ser n’est pas qu’un loi­sir de “vian­dard”. Leur rôle est fon­da­men­tal afin d’as­su­rer un équi­libre agri­cole, syl­vi­cole et cy­né­gé­tique via des plans de chasse. Ce do­cu­ment at­tri­bue chaque an­née sur un ter­ri­toire don­né des quo­tas d’ani­maux à tuer - mi­ni­mum et maxi­mum, en par­ti­cu­lier du gros gi­bier. Grâce à leurs ac­tions pour li­mi­ter la pro­li­fé­ra­tion de ces ani­maux, de nom­breux dé­gâts sont évi­tés. Les agriculteurs sont les pre­mières vic­times des dé­gâts du gros gi­bier. Les chas­seurs le sont par ex­ten­sion : la somme des ré­pa­ra­tions de ces dé­gâts est à la charge des fé­dé­ra­tions dé­par­te­men­tales. “En 2017, notre bud­get glo­bal pour ces ré­pa­ra­tions a été de 750 000 eu­ros, dé­ve­loppe le pré­sident de la Fé­dé­ra­tion des chas­seurs du Cal­va­dos, Be­noit De­mou­lins. La grande ma­jo­ri­té va aux agriculteurs, le reste aux ex­perts, es­ti­ma­teurs et à nos frais de per­son­nel.” La Manche n’est pas en reste avec 300 000 eu­ros ins­crits au bud­get et 200 000 eu­ros dé­pen­sés.

“De jeunes chas­seurs de plus en plus mo­biles”

Sur nos routes, les au­to­mo­bi­listes sont aus­si par­fois des vic­times du gros gi­bier. 13 ac­ci­dents liés à des ani­maux dont 8 sau­vages ont coû­té la vie à 2 per­sonnes et en ont bles­sé 16 dans la Manche de­puis 2015. Le Cal­va­dos est moins tou­ché avec un seul ac­ci­dent im­pli­quant du gros gi­bier l’an der­nier, bles­sant une per­sonne. En­core faut-il faire le tra­vail sur le ter­rain. Pour ce­la, la forte baisse du coût du per­mis de chasse na­tio­nal est une ex­cel­lente chose pour per­mettre aux “jeunes chas­seurs qui sont de plus en plus mo­biles d’al­ler chas­ser dans des ter­ri­toires dif­fé­rents”, pré­cise Be­noit De­mou­lins. Les dé­par­te­ments en manque de chas­seurs sont les plus avan­ta­gés par cette dé­ci­sion pour main­te­nir les équi­libres entre es­pèces, même si la Manche et le Cal­va­dos ne sont pas les plus à plaindre. L’in­té­gra­tion des chas­seurs dans le cir­cuit de ges­tion des plans de chasse, tout comme la mise en place d’un nou­veau co­mi­té de lutte contre le gros gi­bier doivent là aus­si per­mettre de li­mi­ter les dé­gâts en sen­si­bi­li­sant plus les tiers, comme l’ex­plique Gé­rard Ba­mas. “On avait des per­sonnes qui fer­maient leurs ter­ri­toires à la chasse, qui avaient des ani­maux chez eux et ne par­ti­ci­paient pas aux dé­gâts. C’était illo­gique. Le but est d’avoir un fi­nan­ce­ment plus large des des­truc­tions.”

La chasse d’oi­seaux en dan­ger au­to­ri­sée

Cette grande ré­vo­lu­tion semble aus­si pas­ser par une ges­tion adap­ta­tive des es­pèces re­nou­ve­lée, jus­ti­fiée pour col­ler au mieux de la réa­li­té du ter­rain. “Au­jourd’hui, des as­so­cia­tions spé­cia­li­sées de na­tu­ra­listes et de scien­ti­fiques trans­mettent les don­nées à pro­pos des es­pèces de leur ré­gion, puis avec un re­grou­pe­ment au ni­veau eu­ro­péen des élé­ments, on dé­fi­nit quelles es­pèces sont en liste rouge, orange, et les­quelles peuvent être chas­sées”, pré­cise le res­pon­sable de la Ligue de la Pro­tec­tion des Oi­seaux (LPO) du Bes­sin. Elle était ap­pe­lée de longue date par les chas­seurs pour qui cer­taines es­pèces pou­vaient être de nou­veau chas­sées.

Dans la Manche et le Cal­va­dos, la tour­te­relle des bois, le cour­lis cen­dré et l’alouette des champs font par­tie des es­pèces ac­tuel­le­ment consi­dé­rées comme qua­si me­na­cées ou vul­né­rables. Cette nou­velle ges­tion des es­pèces mise en place no­tam­ment grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies di­vise : les mou­ve­ments de pro­tec­tion des es­pèces s’in­quiètent quand les chas­seurs ont hâte de pou­voir les “pré­le­ver”. “Avec la tech­no­lo­gie ra­dar, on a une meilleure vue sur l’état des po­pu­la­tions, se fé­li­cite Gé­rard Ba­mas. Ça per­met de comp­ter de nuit, ce qui est im­pos­sible avec les comp­tages clas­siques et de voir que l’état des po­pu­la­tions est bien meilleur qu’on pou­vait le croire.” Be­noit De­mou­lins prêche pour sa pa­roisse : “On fi­nance des ba­lises et des opé­ra­tions de ba­guage, entre autres. Donc les quelque di­zaines d’oi­seaux que l’on pré­serve dans le Cal­va­dos par rap­port à notre ap­port sur la connais­sance et au sui­vi des mi­lieux…” Pro­blème pour Do­mi­nique Loir et les groupes éco­lo­gistes : les textes de lois tels qu’ils sont pré­vus pour le mo­ment n’im­posent pas aux chas­seurs de faire des comptes ren­dus écrits de leurs consta­ta­tions sur le ter­rain. Il fau­dra se conten­ter de leur pa­role, les deux camps de­vront donc se faire confiance. “Il faut qu’on se mette d’ac­cord sur qui fait quoi et avec quelle mé­tho­do­lo­gie”, de­mande Do­mi­nique Loir. Quelle marge de ma­noeuvre pensent avoir les éco­lo­gistes dans ce dé­bat ? La démission de Ni­co­las Hu­lot, dé­sor­mais an­cien mi­nistre de la Tran­si­tion éner­gé­tique, ne les ras­sure pas. “Les chan­ge­ments au ni­veau du gou­ver­ne­ment ne sont pas faits pour la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment mais pour un lob­by d’élec­teurs, dé­plore Do­mi­nique Loir. Les chas­seurs votent et c’est un sec­teur d’ac­ti­vi­té avec des com­merces à fort ren­de­ment.” Le fa­meux “en même temps” du pré­sident de la Ré­pu­blique Em­ma­nuel Ma­cron at­teint vite ses li­mites dans la pra­tique.

Tour­te­relle des bois, cour­lis cen­dré et autres alouettes des champs sont vi­sées : la nou­velle ges­tion adap­ta­tive des es­pèces pour­rait per­mettre aux chas­seurs de les pré­le­ver en plus grand nombre.

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