“Avoir lieu en Normandie donne une lé­gi­ti­mi­té à ce Fo­rum”

An­cien mi­nistre des Af­faires étran­gères, Hu­bert Vé­drine se­ra pré­sent au Fo­rum Mon­dial Normandie pour la Paix.

La Manche Libre (Cherbourg) - - FORUM POUR LA PAIX - Pro­pos re­cueillis par Pierre-Maxime Le­pro­vost

Quel re­gard por­tez-vous sur ce pre­mier Fo­rum Mon­dial Normandie pour le Paix à Caen ? “J’ai été in­vi­té par les or­ga­ni­sa­teurs pour ce Fo­rum, et j’ai vite vu qu’ils avaient pris le su­jet en main très sé­rieu­se­ment. Dans les dif­fé­rentes séances, ate­liers et tables rondes, on va s’in­té­res­ser aux mé­ca­nismes qui per­mettent de sor­tir des crises. Prendre des exemples concrets, faire des ana­lyses his­to­riques, es­sayer de com­prendre ce qui mal­heu­reu­se­ment conduit aux guerres, com­ment les gens s’ins­tallent dans les guerres, com­ment on conso­lide la sor­tie de ces conflits, ça c’est bien. Lorsque j’ai vu cette ap­proche, je me suis dit que ça va­lait le coup de par­ti­ci­per.”

“Rai­son­ner avec des cas concrets”

Qu’es­pé­rez-vous de cette pre­mière en Normandie ?

“En tant que par­ti­ci­pant - et j’ai pu apporter des conseils aux or­ga­ni­sa­teurs sur dif­fé­rentes choses -, je pense que ça se­ra réus­si si c’est le dé­but d’une sé­rie de ren­dez-vous ré­gu­liers. Si les gens qui au­ront par­ti­ci­pé ont le sen­ti­ment de mieux com­prendre les mé­ca­nismes qui conduisent aux guerres et ceux qui per­mettent d’en sor­tir, que ces rai­son­ne­ments n’ont pas sim­ple­ment été gé­né­raux mais ap­puyés sur des cas concrets, ce se­ra bon. Il me semble que les or­ga­ni­sa­teurs ont in­vi­té pas mal de par­ti­ci­pants aux ex­pé­riences très di­verses. C’est im­por­tant car on ne rai­sonne pas pa­reil sur une sor­tie de conflit comme après la Se­conde Guerre mon­diale ou un conflit en Afrique ou au Moyen-Orient.”

La Normandie est une terre qui après avoir connu la guerre connaît au­jourd’hui la paix. La sym­bo­lique est forte d’or­ga­ni­ser un tel évé­ne­ment ici.

“Même si de nom­breux autres en­droits dans le monde ont aus­si connu des drames, c’est vrai que la Normandie, ça parle à tout le monde. C’est la Se­conde Guerre mon­diale, les plages du Dé­bar­que­ment... Ce n’est pas là où s’est faite la paix, mais c’est un ter­ri­toire qui a été en pre­mière ligne. Ça lui donne une lé­gi­ti­mi­té et je m’at­tends à ce que ça contri­bue au suc­cès de l’évé­ne­ment, au-de­là de cette pre­mière réu­nion.”

Quelles sont les zones de conflit dans le monde qui vous pré­oc­cupent le plus ?

“Le Moyen-Orient est la zone la plus sen­sible dans toutes ses com­po­santes : la ques­tion ira­nienne, l’af­fron­te­ment entre chiites et sun­nites, la guerre du Yé­men, celle en Sy­rie, la ques­tion non­ré­glée entre Is­raël et Pa­les­tine, les af­fron­te­ments en Sy­rie entre Turques et Kurdes en font une grande zone de conflits. Après, il y a des conflits ge­lés comme la ques­tion de l’Ukraine : ce n’est pas une guerre ou­verte, mais le conflit n’est pas ré­glé. Vous avez aus­si des in­ter­ro­ga­tions sur la Co­rée du Nord mais je ne crois pas que ça va dé­gé­né­rer. En re­vanche, il y au­ra un af­fron­te­ment entre les Amé­ri­cains, pour gar­der la main­mise sur la libre-cir­cu­la­tion en haute mer, et la Chine qui dans sa zone tente pe­tit à pe­tit de contrô­ler ses eaux. Je ne sais pas quand ça se pro­dui­ra mais il y au­ra un risque de conflit à terme. Mais ce n’est pas parce qu’il y a une com­pé­ti­tion entre les grandes puis­sances dans le monde, entre puis­sances éta­blies et émer­gentes, que c’est au­to­ma­ti­que­ment dangereux. Ceux qui disent qu’on va au de­vant d’une troi­sième guerre mon­diale ra­content des bê­tises.”

Les Etats-Unis, “un élé­phant dans un ma­ga­sin de por­ce­laine”

En par­lant de ces ac­cords com­mer­ciaux, quel re­gard por­tez­vous sur l’ave­nir de l’ac­cord sur le nu­cléaire ira­nien après le re­trait des Etats-Unis et quelles consé­quences sur nos en­tre­prises ? “Les autres co­si­gna­taires de l’ac­cord que sont la France, le Royaume-Uni, l’Al­le­magne, la Chine et la Rus­sie, ont dit qu’ils main­tien­draient l’ac­cord tant que les Ira­niens le res­pec­te­raient. Po­li­ti­que­ment, c’est ce qu’il faut dire. Sur le plan pra­tique, les en­tre­prises ne peuvent conti­nuer à in­ves­tir en Iran que si elles n’ont pas be­soin de tra­vailler en dol­lars et d’al­ler sur le mar­ché amé­ri­cain. Les Amé­ri­cains pos­sèdent pour ce­la un pou­voir d’in­ti­mi­da­tion, de qua­si prise en otage, qui est ab­so­lu­ment co­los­sal. Ce n’est pas Trump qui a in­ven­té ça, il y a des lois ex­tra­ter­ri- to­riales qu’on a to­lé­rées de­puis des di­zaines d’an­nées. Donc les PME qui ne sont pas aux Etats-Unis et n’uti­lisent pas de dol­lars peuvent y al­ler, mais ça li­mite beau­coup. Trump ne peut pas ef­fa­cer l’ac­cord mais il peut le pa­ra­ly­ser. Si on veut que l’Eu­rope ne soit plus dé­pen­dante de­main, il faut mettre en place une vraie feuille de route.”

Que pensez-vous des liens qu’ont au­jourd’hui la France et les EtatsU­nis ? Ils sont trou­blés de­puis l’ar­ri­vée de M. Trump, la “diplomatie du câ­lin” d’Em­ma­nuel Ma­cron a été beau­coup mo­quée par de nom­breux ob­ser­va­teurs... “Sur ce der­nier point, c’est idiot de se mo­quer d’avoir ten­té la carte de l’ami­tié avec Do­nald Trump, même si ça n’a pas mar­ché. Comme per­sonne n’y ar­rive par des pro­cé­dés nor­maux, il fal­lait bien ten­ter autre chose. De­puis très long­temps on a ré­su­mé la po­li­tique de la France par rap­port aux Etats-Unis avec la for­mule ‘Amis, al­liés mais pas ali­gnés’. C’est la règle de base. Mais au­jourd’hui c’est com­pli­qué de gar­der cette ligne, quand l’al­lié a un com­por­te­ment d’élé­phant dans un ma­ga­sin de por­ce­laine. Il faut donc agir po­li­ti­que­ment pour être le moins dé­pen­dant pos­sible des dé­ci­sions de Do­nald Trump.” Après vos an­nées de mi­nistre, vous avez re­mis des rap­ports aux pré­si­dents Sar­ko­zy et Hol­lande. Avez-vous tou­jours vos en­trées sous la pré­si­dence d’Em­ma­nuel Ma­cron ?

“Je n’ai pas en pro­jet d’écrire un rap­port pour M. Ma­cron, mais j’ai conti­nué à par­ler en France comme à l’étran­ger avec les di­ri­geants. J’en­tre­tiens ce dia­logue, je ré­ponds à leurs ques­tions quand ils en ont. Pas mal de di­ri­geants dans le monde res­tent contents de par­ler avec moi vu ma longue ex­pé­rience.”

Hu­bert Vé­drine, ici dans son bu­reau de sa so­cié­té Hu­bert Vé­drine Conseil, se­ra l’un des par­ti­ci­pants prin­ci­paux du Fo­rum Mon­dial Normandie pour la Paix, les 7 et 8 juin à Caen.

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