Contro­verse : fal­lait-il ré­for­mer la “loi lit­to­ral” ?

Dé­tri­co­ter cette loi ap­pré­ciée des Fran­çais : la ré­forme vo­tée le 1er juin fait des re­mous dans l’opi­nion.

La Manche Libre (Cherbourg) - - FRANCE-MONDE -

Par­mi toutes les ré­formes que mène le gou­ver­ne­ment d’Edouard Phi­lippe, on ne s’at­ten­dait pas à le voir ré­for­mer aus­si la loi de pro­tec­tion du lit­to­ral. Ins­crite dans le Code de l’ur­ba­nisme et op­po­sable aux plans d’amé­na­ge­ment, cette loi avait été vo­tée en 1986 pour pro­té­ger 5500 ki­lo­mètres de côtes de la spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière, et ga­ran­tir l’ac­cès du pu­blic aux sen­tiers lit­to­raux.

D’où l’at­ta­che­ment por­té à la “loi lit­to­ral” par les Fran­çais, dé­si­reux d’épar­gner à leurs côtes le bé­ton­nage qu’ont connu plu­sieurs pays voi­sins. Ap­prou­vée par 94 % des ci­toyens son­dés, et ap­puyée sur les achats de ter­rain par le Con­ser­va­toire de l’es­pace lit­to­ral, la loi était de­ve­nue une ins­ti­tu­tion po­pu­laire. On com­prend ain­si le tu­multe sou­le­vé de­puis mai par le pro­jet de ré­forme vi­sant plu­sieurs ar­ticles du Code de l’ur­ba­nisme. Ce pro­jet met­tait en cause les pi­liers de la loi lit­to­ral. En per­met­tant aux élus lo­caux “d’adap­ter” celle-ci se­lon les cir­cons­tances, il sem­blait – se­lon ses op­po­sants – “ou­vrir la porte à une in­ter­pré­ta­tion laxiste des textes”. Dans les zones pro­té­gées, le pro­jet sup­pri­mait des in­cons­truc­ti­bi­li­tés. Il au­to­ri­sait des parcs de pan­neaux solaires. Il éten­dait les dé­ro­ga­tions en fa­veur des bâ­ti- ments agri­coles. Et il ag­gra­vait – se­lon ses ad­ver­saires – “le mi­tage des ter­ri­toires” en don­nant aux ha­meaux “la fa­cul­té de s’élar­gir en ag­glo­mé­ra­tions ré­si­den­tielles”... Une vive ré­sis­tance s’est donc or­ga­ni­sée, sur le ter­rain et à Pa­ris. La se­maine der­nière à l’As­sem­blée na­tio­nale, les dé­pu­tés de l’op­po­si­tion de droite et de gauche ont ton­né contre le pro­jet.

“Cette ré­forme ruine 33 ans de loi lit­to­ral”, s’in­sur­geait l’élue du Valde-Marne Ma­thilde Pa­not, membre de la com­mis­sion d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire. “Un cri monte de la France en­tière pour pro­té­ger les lit­to­raux ! S’il faut tou­cher à la loi de 1986, que ce soit d’une main trem­blante !”, s’écriait l’élu de Saint-Ma­lo Gilles Lur­ton... Le groupe Les Ré­pu­bli­cains exi­geait que la pos­si­bi­li­té de “den­si­fier les formes ur­baines in­ter­mé­diaires” ne puisse s’ap­pli­quer “dans la bande des 100 mètres du lit­to­ral ni dans les es­paces proches du ri­vage”.

Dis­cer­ne­ment né­ces­saire

Tu­multe na­tio­nal pour les côtes

A la fin de la se­maine, le mi­nistre de la Co­hé­sion des ter­ri­toires, Jacques Mé­zard, pro­dui­sait donc un amen­de­ment “pour évi­ter des in­ter­pré­ta­tions mal­en­con­treuses”. Le gou­ver­ne­ment re­non­çait par exemple à ins­tal­ler dans les zones pro­té­gées des parcs de pan­neaux solaires, en re­con­nais­sant que ces parcs sont “très for­te­ment consom­ma­teurs d’es­pace et par­ti­cu­liè­re­ment im­pac­tants du point de vue du pay­sage”. Dé­pu­té ma­cro­niste du Mor­bi­han, co-au­teur du pro­jet de ré­forme du Code de l’ur­ba­nisme, Her­vé Pel­lois abon­dait dans le sens de l’op­po­si­tion : “La den­si­fi­ca­tion des ha­meaux ne pour­ra en ef­fet se faire ni dans la bande des 100 mètres du lit­to­ral, ni dans les es­paces proches du ri­vage”, concé­dait-il.

Néan­moins le pré­sident des as­so­cia­tions de dé­fense du lit­to­ral, Jean-Pierre Bi­gorgne,“reste très in­quiet” :“Que dé­si­gnent pré­ci­sé­ment ces es­paces proches du ri­vage ? Ces termes se­ront in­ter- pré­tés dif­fé­rem­ment par les pro­mo­teurs et les pro­tec­teurs du lit­to­ral...” Le dé­bat est com­plexe. Ain­si dans la Manche : dé­fendre les côtes en fai­sant an­nu­ler des pro­jets im­mo­bi­liers – comme l’a sou­vent fait l’as­so­cia­tion Manche Na­ture – est un com­bat ap­pré­cié. Mais em­pê- cher, au nom de la loi, un éle­veur de mou­tons de prés sa­lés de bâ­tir sa ber­ge­rie sur le lit­to­ral – alors qu’il s’agit d’une ac­ti­vi­té lit­to­rale his­to­rique – re­flé­tait un manque de dis­cer­ne­ment dans l’usage des textes. Et une vi­sible mé­con­nais­sance de l’éco­sys­tème...

Trou­ver le juste mi­lieu: em­pê­cher le bé­ton­nage des côtes no­tam­ment contre l’éro­sion, et en même temps pré­ser­ver les in­té­rêts éco­no­miques comme le tou­risme. Ici à Agon-Cou­tain­ville, on re­charge la plage en sable.

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