le smart­phone au coin

L’in­ter­dic­tion du té­lé­phone por­table à l’école et au col­lège doit en­trer en vi­gueur à la ren­trée pro­chaine. Quelles sont les pra­tiques en cours dans la Manche et le Cal­va­dos ?

La Manche Libre (Cherbourg) - - LA UNE - Ca­mille Evan­gé­lis­ta

L’in­ter­dic­tion du por­table à l’école se­ra ins­crite dans la loi. Cette dé­ci­sion ré­cente du mi­nis­tère de l’Edu­ca­tion na­tio­nale peut sem­bler éton­nante car l’in­ter­dic­tion du té­lé­phone por­table dans les éta­blis­se­ments sco­laires est dé­jà ins­crite au Code de l’Edu­ca­tion de­puis 2010. D’après les chiffres du mi­nis­tère, la moi­tié des col­lèges met dé­jà cette in­ter­dic­tion en ap­pli­ca­tion. La loi dis­cu­tée à l’As­sem­blée na­tio­nale le 7 juin pro­pose aux éta­blis­se­ments sco­laires, de la ma­ter­nelle au col­lège, la li­ber­té de choi­sir les mo­da­li­tés de cette in­ter­dic­tion.

Il faut no­ter que les ly­cées ne sont pas concer­nés par cette loi. Se­lon le mi­nis­tère, c’est parce que le té­lé­phone por­table peut ser­vir d’ou­til pé­da­go­gique en classe. Un ar­gu­ment qui ne tient pas la route se­lon la FCPE de la Manche, qui es­time que l’on pourrait dire de même au moins pour les col­lèges. C’est d’ailleurs le cas au col­lège Lu­cien Gou­bert de Fla­man­ville. D’après la prin­ci­pale de l’éta­blis­se­ment, le pro­fes­seur d’an­glais au­to­rise ses élèves à uti­li­ser des ap­pli­ca­tions dé­diées à leur ap­pren­tis­sage en cours. Cette dé­ro­ga­tion ne dis­pa­raî­tra pas se­lon le mi­nistre de l’Edu­ca­tion na­tio­nale, Jean-Mi­chel Blan­quer. Ven­dre­di 1er juin, en vi­site au ly­cée La Mo­ran­dière, à Gran­ville, il ex­plique que les pro­fes­seurs pour­ront tou­jours uti­li­ser le té­lé­phone por­table comme ou­til pé­da­go­gique si be­soin est. Il in­siste tout de même sur la res­tric­tion de son uti­li­sa­tion chez les plus jeunes.

Une loi mal com­prise

Pour au­tant, dans les éta­blis­se­ments, le té­lé­phone por­table doit être to­ta­le­ment in­ter­dit. Ce­la semble bien fonc­tion­ner se­lon la prin­ci­pale du col­lège Lu­cien Gou­bert. Même constat au col­lège An­dré Mal­raux à Gran­ville. Le té­lé­phone por­table est éteint et lais­sé dans le sac toute la jour­née. “Avec toute loi, il y a des trans­gres­sions, mais j’ai tou­jours fait comme ça et ça a tou­jours fonc­tion­né,” ex­plique Agnès Lis­nic, prin­ci­pale à An­dré Mal­raux. Le mi­nistre Jean-Mi­chel Blan­quer a pro­po­sé d’autres mo­da­li­tés pos­sibles : les té­lé­phones por­tables pour­raient être en­fer­més dans des ca­siers ou ré­col­tés à l’en­trée de l’école. Des pro­po­si­tions qui semblent dif­fi­ciles à mettre en place dans les col­lèges qui ac­cueillent plu­sieurs cen­taines d’élèves. Au col­lège Ray­mond Que­neau, à Tes­sy-surVire, la conseillère d’édu­ca­tion fait confiance aux élèves pour éteindre leurs té­lé­phones. “On n’a pas le temps de vé­ri­fier les sacs de tout le monde,” nous confie-t-elle. Les col­lèges ne pensent pas mo­di­fier leur mé­thode avec le vote de la loi. C’est ce qui rend cette me­sure si in­com­pré­hen­sible pour les pa­rents d’élèves. Pour eux, puis­qu’il est dé­jà in­ter­dit, la loi n’y chan­ge­rait pas grand chose. C’est pour­quoi le mi­nis­tère in­siste sur sa vo­lon­té d’édu­quer les jeunes aux usages spé­ci­fiques des ré­seaux so­ciaux. L’in­ter­dic­tion du té­lé­phone por­table dans l’en­ceinte de l’éta­blis­se­ment se­rait cen­sé ré­duire les cas de har­cè­le­ment sco­laire. Pour­tant, les chefs d’éta­blis­se­ments et les re­pré­sen­tants de pa­rents d’élèves se montrent scep­tiques. S’il existe en ef­fet des cas de har­cè­le­ment dans le cadre de l’école, le cy­ber-har­cè­le­ment qui a lieu sur les ré­seaux so­ciaux peut tout aus­si bien se pro­duire en de­hors de l’école.

Les élèves, quant à eux, sont conscients des risques liés à l’uti­li­sa­tion des ré­seaux so­ciaux, comme en té­moignent des élèves du ly­cée La Mo­ran­dière, à Gran­ville, où le mi­nistre de l’Edu­ca­tion était en dé­pla­ce­ment ven­dre­di 1er juin. “Au col­lège, on est moins res­pon­sable et plus in­fluen­çable sur les ré­seaux so­ciaux, donc l’in­ter­dic­tion est nor­male”, ex­plique Maya. “En plus, au col­lège on a eu des ate­liers de sen­si­bi­li­sa­tion, pen­dant une heure je crois,” ajoute Emi­lie, qui avoue ne pas bien se sou­ve­nir de ce qui a été dit au cours de cet ate­lier. Au ly­cée Le Ver­rier, à Saint-Lô, des af­fiches sont éga­le­ment ac­cro­chées aux murs pour sen­si­bi­li­ser les jeunes à l’uti­li­sa­tion de leurs té­lé­phones. “Mais on ne prend pas tou­jours le temps de les lire. Les té­lé­phones sont là si ja­mais on a be­soin en quelque sorte,” ra­conte Odin.

Son ami Pierre n’em­mène presque ja­mais son té­lé­phone à l’école. “De toute fa­çon, on n’a pas le droit de le sor­tir en cours, alors sou­vent je le laisse à la mai­son,” ex­pli­quet-il. Ce qui fait sou­rire ses ca­ma­rades. An­gé­li­na confie : “quand je m’en­nuie ça m’ar­rive de sor­tir mon té­lé­phone en cours, pour al­ler sur les ré­seaux so­ciaux ou en­voyer des mes­sages à mes amis.” Dans une so­cié­té qui est de plus en plus ac­cro au smart­phone, les élèves ont beau­coup de mal à rac­cro­cher. Au ly­cée La Mo­ran­dière, à Gran­ville, les ly­céens ex­pliquent que cer­tains pro­fes­seurs ne leur font plus de re­mon­trances. “Ils disent que c’est tant pis pour nous. Et ils ont rai­son, si après on a des mau­vaises notes ou qu’on n’a pas notre di­plôme ce se­ra parce qu’on au­ra été ri­vés sur notre té­lé­phone pen­dant les cours,” ex­plique Maya. La ques­tion de l’ad­dic­tion des élèves au smart­phone reste tout de même un pro­blème ma­jeur. Mais il n’y a pas que les élèves qui sont de­ve­nus ac­cros à leurs té­lé­phones.

La sé­cu­ri­té en jeu

Les pa­rents d’élèves aus­si. Ils se sentent concer­nés par la sé­cu­ri­té de leurs en­fants. Dans des zones où les écoles sont par­fois très éloi­gnées du do­mi­cile fa­mi­lial, le té­lé­phone por­table est un ou­til in­dis­pen­sable pour être te­nu au cou­rant des dé­pla­ce­ments de son en­fant. “Une fois, ma mère m’a ap­pe­lée pen­dant que j’étais en cours,” ra­conte An­gé­li­na qui ajoute que ses pa­rents sont as­sez souples sur l’uti­li­sa­tion du té­lé­phone por­table. Les pa­rents de Ti­touan, eux, n’ont pas ma­ni­fes­té d’avis sur la loi qui va pas­ser. “Je crois qu’ils ne sont même pas au cou­rant,” ex­plique-til. C’est l’ar­gu­ment prin­ci­pal avan­cé par les pa­rents d’élèves, qui ne sont pas op­po­sés à l’in­ter­dic­tion du té­lé­phone por­table mais se sen­ti­raient plus ras­su­rés si ce­lui-ci ne leur était pas re­ti­ré dès l’en­trée dans l’en­ceinte de l’éta­blis­se­ment comme il a été pro­po­sé par le mi­nistre, Jean-Mi­chel Blan­quer. La FCPE de la Manche af­firme que le té­lé­phone por­table sert es­sen­tiel­le­ment aux élèves à contac­ter leurs pa­rents. “Ça pose un pro­blème de sé­cu­ri­té,” ex­plique Ni­cole Paul, ad­mi­nis­tra­trice de la FCPE 50. “Au­jourd’hui, on ne com­mu­nique plus que grâce au té­lé­phone por­table, donc si un cours est an­nu­lé ou si un en­fant est en re­tard pour ren­trer chez lui, s’il y a un pro­blème à l’école, il doit pou­voir ap­pe­ler ses pa­rents,” ajoute-t-elle. Elle est ce­pen­dant consciente des abus qui per­sistent en cours, comme les cas de triches lors de contrôle ou d’exa­men.

“On ne va pas chan­ger”

Au col­lège Jeanne D’Arc, à Bayeux, on af­firme pour­tant que les élèves com­prennent bien la si­tua­tion. “Ça ar­rive par­fois d’avoir des pro­blèmes, mais c’est très rare,” ex­plique Ma­dame Au­vray, pro­fes­seur de fran­çais. De­puis qu’ils sont au col­lège, ces jeunes ado­les­cents bayeu­sains ont été sou­mis à l’in­ter­dic­tion du té­lé­phone por­table, au moins en cours. Ils sou­lignent qu’au col­lège, cette in­ter­dic­tion ne les a pas beau­coup concer­né, puis­qu’en gé­né­ral ils n’ont re­çu un smart­phone qu’au mo­ment de leur en­trée en troi­sième.

An­ge­li­na, Alice et Ti­touan, élèves au ly­cée Le Ver­rier à Saint-Lô ont pris l’ha­bi­tude de ne pas sor­tir leurs té­lé­phones en cours de­puis le col­lège

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.