Une grève pour faire la grève

La Manche Libre (Coutances) - - La Une - par Fran­çois Ké­ro­nic

Une in­for­ma­tion pa­rue le 7 avril dans “Li­bé­ra­tion” dé­voile l’une des clés du conflit entre la SNCF et le gou­ver­ne­ment. Un cer­tain nombre d’in­tel­lec­tuels et d’ar­tistes fa­mi­liers des pé­ti­tions ont ou­vert une sous­crip­tion pour sou­te­nir les che­mi­nots gré­vistes. A la fin de la se­maine der­nière, cette ca­gnotte en ligne avait en­cais­sé 390 000 eu­ros… Com­ment cet ar­gent al­lait-il être re­ver­sé aux gré­vistes, se­lon quelle pro­cé­dure ? “Li­bé­ra­tion” l’ex­plique : “Le mon­tant de la ca­gnotte re­ver­sé à chaque syn­di­cat se­ra calculé au pro­ra­ta de leurs ré­sul­tats aux élec­tions pro­fes­sion­nelles. Ils ré­par­ti­ront en­suite eux-mêmes les fonds entre leurs adhé­rents et (ou) les che­mi­nots gré­vistes…” Ain­si, ce qui est ven­du comme une caisse de sou­tien aux che­mi­nots en grève de­vient un tré­sor de guerre des syn­di­cats qui en font ce qu’ils veulent… Cette grève se pré­tend un mou­ve­ment de dé­fense des ser­vices pu­blics, d’un sta­tut, d’une en­tre­prise à ca­pi­taux pu­blics, et c’est en réa­li­té une af­faire de pou­voir. Les syn­di­cats do­mi­nants de la SNCF, la CGT, Sud-rail et l’un­sa fer­ro­viaire, se battent pour pou­voir conti­nuer à faire la grève contre les pou­voirs pu­blics.

Re­tar­der l’ar­ri­vée de la concur­rence

Les mo­tifs avan­cés au conflit en cours sont des­ti­nés à frap­per l’opi­nion et à mo­bi­li­ser les che­mi­nots. En réa­li­té, le seul but est de re­tar­der, au­tant que les syn­di­cats le pour­ront, l’ar­ri­vée de la concur­rence sur le ré­seau fer­ré fran­çais, comme le ciel a été ou­vert à des com­pa­gnies concur­rentes d’air France, et comme l’ont été les té­lé­com­mu­ni­ca­tions. Mais pour­quoi l’ar­ri­vée de la concur­rence est-elle si grave ? Elle va pour­tant obli­ger les ac­teurs à in­ves­tir, à amé­lio­rer le ser­vice, le confort, le res­pect des ho­raires, le prix des billets… Sauf que la vraie me­nace, la voi­ci : c’est celle que Ni­co­las Sar­ko­zy avait bran­die après son ar­ri­vée aux af­faires – que l’on ne s’aper­çoive plus que cer­tains sont en train de faire la grève…

Où est le rap­port de forces ?

Ici, les syn­di­cats de che­mi­nots ne vont pas perdre leur re­pré­sen­ta­ti­vi­té, leur au­to­ri­té, mais pire : ils vont perdre leur in­ter­lo­cu­teur unique, l’etat. Avec un mi­nistre, un gou­ver­ne­ment, un pré­sident de la Ré­pu­blique, c’est simple d’éta­blir un rap­port de forces po­li­tique, il suf­fit de prendre les “usa­gers” en otage, pour le faire plier sur les sa­laires, les congés, ou les re­traites. S’il y a des concur­rents, quand les trains des uns s’ar­rêtent, les trains des autres roulent. Où est le rap­port de forces ? Quand Air France se met en grève, c’est em­bê­tant, mais les avions d’ea­sy Jet ou de Ryan Air volent… En un mot, les syn­di­cats savent qu’ils sont en train de jouer leur va­tout dans cette grève ; ils ont com­pris qu’ils ne pour­raient plus la re­com­men­cer ain­si, parce que le monde au­ra chan­gé. Voi­là pour­quoi Em­ma­nuel Ma­cron as­sure qu’il ne peut pas agir au­tre­ment qu’en por­tant cette ré­forme à son terme. De sa ré­sis­tance à lui, tout le reste dé­pend. Ce­la, l’opi­nion pu­blique l’a com­pris ; pour elle, c’est de­ve­nu iné­luc­table, et c’est pour cette rai­son qu’elle ap­porte son sou­tien à la ré­forme.

La grève à la SNCF est en réa­li­té une af­faire de pou­voir.

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