Quand la France s’en­nuyait

La Manche Libre (Granville) - - La Une - Par Fran­çois Ké­ro­nic

Ce qui dé­con­certe dans ces évé­ne­ments de Mai 68 dont on va beau­coup re­par­ler parce que ce­la se pas­sait il y a cin­quante ans et que nous en conser­vons de nom­breux té­moins, c’est leur cô­té pa­ra­doxal. En gé­né­ral les ex­plo­sions de co­lère so­ciale se pro­duisent quand ça va mal, chô­mage en hausse, sa­laires et pou­voir d’achat en baisse. En 1968, ce fut tout le contraire ; on trou­vait du tra­vail du jour au len­de­main et la pros­pé­ri­té était gé­né­rale. D’où ve­nait donc cette “in­sur­rec­tion” ?

Le 15 mars 1968, le chef du ser­vice po­li­tique du jour­nal Le Monde, Pierre Vians­son-pon­té, pu­blie un ar­ticle res­té cé­lèbre qui s’in­ti­tule : “La France s’en­nuie”. Elle s’en­nuie parce qu’il ne se passe ap­pa­rem­ment rien, que les seules causes cen­sées la faire vi­brer sont loin­taines, la guerre au Viet­nam ou le prin­temps de Prague. Il semble même que le gé­né­ral de Gaulle s’en­nuie, n’ayant plus à inau­gu­rer que les chry­san­thèmes… Or huit jours après la pa­ru­tion de cet ar­ticle, le foyer de l’in­cen­die qui va suivre s’al­lume à l’uni­ver­si­té de Nan­terre !

Re­jet de l’anar­chie

De cette époque, nous avons un té­moin di­rect : Edouard Bal­la­dur. Il était alors proche col­la­bo­ra­teur de Georges Pom­pi­dou, Pre­mier mi­nistre du gé­né­ral de Gaulle. Il a tout vu de­puis Ma­ti­gnon, c’est-à-dire de l’in­té­rieur. Tout ré­cem­ment il a pu­blié avec Alain Du­ha­mel, dé­jà un jour­na­liste po­li­tique aver­ti (lui aus­si au jour­nal Le Monde), un dia­logue, “Gran­deur, dé­clin, et des­tin de la Ve Ré­pu­blique” (édi­tions de l’ob­ser­va­toire), dans le­quel on trouve de pas­sion­nantes ob­ser­va­tions sur 1968. Pour Edouard Bal­la­dur, le dé­to­na­teur de Nan­terre, l’ac­cès des gar­çons aux dor­toirs des filles dans les ré­si­dences uni­ver­si­taires, n’est qu’une anec­dote. Le vrai dé­clen­cheur est ailleurs ; il se ré­sume en un mot : “Dix ans, c’est as­sez !” Il y avait dix ans que la France était gou­ver­née par un pou­voir consi­dé­ré comme “trop stable et trop au­to­ri­taire, du moins res­sen­ti comme tel”.

C’est ce­la qui ex­plique la ré­ac­tion hos­tile de la rue. Un “in­di­vi­dua­lisme ra­di­cal” se dresse sou­dain contre toutes les hié­rar­chies, les ins­ti­tu­tions, et l’au­to­ri­té en gé­né­ral. “Fi­na­le­ment, dit Bal­la­dur, ce qui sym­bo­lise le mieux Mai 68, c’est le slo­gan : ‘Il est in­ter­dit d’in­ter­dire’.”

Au som­met de l’etat existe alors une di­ver­gence de points de vue entre le gé­né­ral de Gaulle qui en­ten­dait mettre fin à la “chien­lit” par la force, et Georges Pom­pi­dou qui pré­fé­rait lais­ser le mou­ve­ment s’épui­ser. Le par­ti com­mu­niste et la CGT dé­ci­dèrent d’en pro­fi­ter, de ne pas aban­don­ner la rue aux gau­chistes, et de pa­ra­ly­ser le pays dès le 15 mai pour obli­ger le gou­ver­ne­ment à né­go­cier. Mais ils com­prirent vite qu’il y avait un risque d’anar­chie. “Ils ont pris conscience du dan­ger que leur fai­sait cou­rir un désordre qui me­na­çait aus­si leur propre au­to­ri­té”, pour­suit Bal­la­dur. Ils ont craint que, sous le pa­ravent des ma­ni­fes­ta­tions, les so­cia­listes, leurs “en­ne­mis”, ne gagnent et ont pré­fé­ré né­go­cier des hausses de sa­laires avec Pom­pi­dou.

A la fin, on le sait, la droite a em­por­té mas­si­ve­ment les élec­tions de juin 1968 par re­jet de l’anar­chie. Les ins­ti­tu­tions fon­dées par le Gé­né­ral avaient ré­sis­té, mais, neuf mois plus tard, les Fran­çais le ren­voyèrent par ré­fé­ren­dum. Mai 68 avait bien re­fer­mé une grande page de notre His­toire.

Edouard Bal­la­dur.

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