Ju­no Beach : l’âme et le sou­ve­nir des ca­na­diens

De­puis 15 ans, le centre Ju­no Beach cé­lèbre la mé­moire des Ca­na­diens ve­nus com­battre pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale.

La Manche Libre (Saint-Lô) - - NORMANDIE - Va­len­tin Bi­ret

ACour­seulles-sur-Mer, le centre Ju­no Beach n’est pas un mu­sée clas­sique. C’est un centre d’in­ter­pré­ta­tion où l’on fait vivre chaque jour la mé­moire des Ca­na­diens ve­nus com­battre sur les côtes nor­mandes pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale. Où l’on trans­met la mé­moire. Où tout est fait pour ne rien ou­blier. Il faut dire que la France doit beau­coup au Ca­na­da. En­tré vo­lon­tai­re­ment en guerre - contrai­re­ment à la Pre­mière Guerre mon­diale où les Ca­na­diens étaient liés à l’An­gle­terre par le Com­mon­wealth -, le Ca­na­da a été le troi­sième pays pour­voyeur de troupes du­rant le se­cond conflit mon­dial.

Ima­gi­nez : en 1939, ce pays grand comme 16 fois la France compte seule­ment 11 mil­lions d’ha­bi­tants - contre 40 dans l’Hexa­gone -, dont 8 000 hommes en uni­forme. Fin 1944, plus d’un mil­lion de Ca­na­diens, soit un ha­bi­tant sur dix, se­ra en uni­forme et par­ti­ci­pe­ra à l’ef­fort de guerre. Par­mi eux, 450 000 jeunes hommes et pères de fa­mille se sont por­tés vo­lon­taires pour al­ler se battre sur le front. 45 000 y sont morts.

Inau­gu­ré le 6 juin 2003, le Centre d’in­ter­pré­ta­tion fête ses 15 ans cette an­née. Le vé­té­ran Garth Webb, qui a dé­bar­qué sur Ju­no Beach au sein du 14e Ré­gi­ment d’ar­tille­rie de cam­pagne, en est à l’ori­gine. “Il ve­nait en pè­le­ri­nage sur les plages de Normandie et s’est dit qu’il fal­lait y créer un lieu pour ne pas ou­blier l’ac­tion des Ca­na­diens pen­dant la guerre”, ra­conte Nathalie Wor­thing­ton, di­rec­trice du Centre Ju­no Beach.

Un pro­jet am­bi­tieux

En 2001, il ren­contre le maire de Cour­seulles-sur-Mer qui dé­cide de mettre gra­cieu­se­ment à dis­po­si­tion un ter­rain de 1,5 hec­tare pour éri­ger le Centre Ju­no Beach. Un pro­jet am­bi­tieux d’une su­per­fi­cie to­tale de 1 430 m², me­né par un groupe de vé­té­rans de la Se­conde Guerre mon­diale, de veuves et d’en­fants de vé­té­rans vou­lant faire prendre conscience du rôle que leur pays tout en­tier a joué dans le conflit. Ils se réunissent sous la “Ju­no Beach Centre as­so­cia­tion”, qui réa­lise une le­vée de fonds ex­cep­tion­nelle: 1,8 mil­lion d’eu­ros, ma­jo­ri­tai­re­ment ca­na­diens, sont col­lec­tés. Les gou­ver­ne­ments ca­na­dien, avec 3 mil­lions d’eu­ros, et fran­çais, avec 1,37 mil­lion d’eu­ros, com­plètent le fi­nan­ce­ment d’un centre dont le bud­get glo­bal s’élève à 6,25 mil­lions d’eu­ros.

Deux ans plus tard, le Centre d’in­ter­pré­ta­tion est inau­gu­ré. Le suc­cès est ra­pi­de­ment au ren­dez­vous avec 53 500 vi­si­teurs dès la pre­mière an­née pleine d’exis­tence. Un chiffre qui n’a ces­sé de croître pour at­teindre 85 500 vi­si­teurs en 2017. “Le mu­sée fonc­tionne avec 75 % d’au­to­fi­nan­ce­ment. Les 25 % res­tants viennent de la struc­ture mère ‘Ju­no Beach centre as­so­cia­tion’, qui lève des fonds et bé­né­fi­cie de l’aide du Ca­na­da”, ex­plique la di­rec­trice du centre d’in­ter­pré­ta­tion.

Par­ti avec quatre membres per­ma­nents, le centre em­ploie ac­tuel­le­ment 7 per­sonnes en CDI, un jeune en CDD, une per­sonne en ser­vice ci­vique et sept guides. A l’image de l’équipe, consti­tuée en par­tie de Ca­na­diens bi­lingues, les ac­ti­vi­tés et le conte­nu pro­po­sé par le Centre Ju­no beach s’étoffent au fil des ans. “Quand Ju­no Beach est né, c’était un centre d’in­ter­pré­ta­tion qui par­lait de ma­nière très gé­né­rale du Ca­na­da”, se sou­vient Nathalie Wor­thing­ton. “C’est d’ailleurs le seul mu­sée ca­na­dien avec un rôle de re­pré­sen­ta­tion du pays en Eu­rope”.

De­puis, le per­son­nel a su af­fi­ner les conte­nus sur la Ba­taille de Normandie et pour mieux col­ler au ter­ri­toire. Les guides ont d’ailleurs très vite com­men­cé à faire des vi­sites com­men­tées du Parc Ju­no. Contrai­re­ment aux mu­sées clas­siques, le centre d’in­ter­pré­ta­tion est moins por­té sur les ob­jets, mais il amène le vi­si­teur à vivre une ex­pé­rience, dans les pas des sol­dats. “En 2009 et 2014, nous avons ou­vert deux bun­kers que nous fai­sons vi­si­ter”, illustre la di­rec­trice.

Le Ca­na­da, 3e pour­voyeur de troupes

15 ans, 15 évé­ne­ments

En 2013, le Centre Ju­no Beach s’offre le film Dans leurs pas, oeuvre d’un réa­li­sa­teur ca­na­dien, qui évoque le rôle des Ca­na­diens dans la Ba­taille de Normandie. Douze mi­nutes poi­gnantes, avec des images d’époque fil­mées ca­mé­ra à la main, ra­con­tées à la pre­mière per­sonne et au pré­sent. L’émo­tion est pal­pable, l’ex­pé­rience vous marque.

“Beau­coup de Fran­çais ignorent que les Ca­na­diens avaient fait tout ce­la”, confie Nathalie Wor­thing­ton, qui s’ap­prête à vivre une cé­ré­mo­nie com­mé­mo­ra­tive du 6 juin par­ti­cu­lière à l’oc­ca­sion des 15 ans du centre. “Nous ren­drons hom­mage aux 8 000 Bri­tan­niques qui ont dé­bar­qué aux cô­tés des 15 000 Ca­na­diens. L’an pro­chain, je vou­drais qu’une ex­po­si­tion re­trace le rôle des 11 na­tions qui se sont bat- tues avec les Ca­na­diens”, en­vi­sage la di­rec­trice.

Bap­ti­sée “15 ans, 15 évé­ne­ments”, la sai­son 2018 du Centre Ju­no Beach est émaillée de ma­ni­fes­ta­tions spé­ciales, comme la cé­ré­mo­nie com­mé­mo­ra­tive de la li­bé­ra­tion des Pays-Bas, où se trou­vaient les troupes ca­na­diennes, le 8 mai. Au­tant d’évé­ne­ments qui font vivre le centre, per­mettent de faire per­du­rer la mé­moire et trans­mettre des té­moi­gnages : c’est la phi­lo­so­phie du Centre de Cour­seul­les­sur-Mer.

“De­puis quinze ans, je me bats pour que Ju­no Beach soit un sec­teur re­con­nu, au même titre que Sword, Utah ou Oma­ha”, confie Nathalie Wor­thing­ton. “Nous n’avons pas un site ar­ti­fi­ciel, nous n’avons pas été mis en scène par Hol­ly­wood. Notre force, c’est l’in­ter­pré­ta­tion”.

Avec des pro­cé­dés très ca­na­diens comme la mé­dia­tion, les guides pas­sion­nés et pas­sion­nants donnent au pu­blic les moyens de com­prendre ce qui s’est pas­sé à Ju­no Beach en juin 1944. “Les gens qui viennent ici sont fiers de trou­ver un lieu qui se sou­vient de ces évé­ne­ments au quo­ti­dien”. Nathalie Wor­thing­ton aime leur ré­pondre qu’à Cour­seulles-sur-Mer, “On se sou­vient pour vous”.

La di­rec­trice du Centre Ju­no Beach de Cour­seulles-sur-Mer, Nathalie Wor­thing­ton.

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