Les « bo­bos » in­ves­tissent leurs idéaux dans la pierre

La Montagne (Brive) - - Logement - Pro­pos re­cueillis par J. Pilleyre

Les « bo­bos » af­fec­tionnent le centre. De l’es­pace ur­bain, as­su­ré­ment. Mais de l’es­pace po­li­tique ?

À question simple, ré­ponse com­plexe, ne se­raitce que parce qu’au terme de « bo­bos », aus­si vague qu’en vogue, la so­cio­logue Anaïs Col­let pré­fère ce­lui de gen­tri­fieurs. À Mon­treuil­sous­bois, en Sei­neSaint­de­nis, et à la CroixRousse, à Lyon, elle s’est in­té­res­sée, à tra­vers leurs stra­té­gies d’in­ves­tis­se­ment de quar­tiers na­guère po­pu­laires, à leurs « com­por­te­ments » po­li­tiques.

■ La gen­tri­fi­ca­tion se prê­tet-elle à des ex­pé­ri­men­ta­tions po­li­tiques ? Les quar­tiers po­pu­laires en dé­clin dé­mo­gra­phique ou éco­no­mique, comme l’ont été les quar­tiers que j’ai étu­diés – les Pentes de la Croix­rousse dans les an­nées 1970, le Bas Mon­treuil dans les an­nées 1980­1990 – offrent, pen­dant un temps, des es­paces dis­po­nibles vastes et peu chers – usines, bu­ reaux, lo­ge­ments dé­fraî­chis. Ces es­paces peuvent se prê­ter à des ex­pé­ri­men­ta­tions po­li­tiques né­ces­si­tant de l’es­pace et ne gé­né­rant pas de pro­fit : par exemple, de l’ha­bi­tat grou­pé au­to­gé­ré, des co­opé­ra­tives de tra­vail ou de consom­ma­tion, des ac­ti­vi­tés cultu­relles ou ar­tis­tiques non « ren­tables », etc. ■ Quels sont leurs pro­fils ? Les pre­miers gen­tri­fieurs qui, dans les deux cas que j’ai étu­diés, ont gran­di dans les an­nées 19601970, ont sou­vent choi­si des mé­tiers peu lu­cra­tifs en dé­pit de longues études. Ils ont aus­si plus sou­vent des pro­fils de mi­li­tants que ceux qui vont les suivre. Ils sont in­té­res­sés à la chose pu­blique, ils ont en­vie d’ex­pé­ri­men­ter dans leurs ma­nières d’ha­bi­ter, de vivre, de tra­vailler, de consom­mer. Le rap­port qu’ils éta­blissent avec leur nou­veau quar­tier est aus­si em­preint de mo­ti­va­tions po­li­tiques – d’où des ini­tia­tives qui portent par exemple sur la par­ti­ci­pa­tion ci­toyenne, la lutte contre les in­éga­li­tés d’ac­cès au lo­ge­ment ou à la culture, la dé­fense de l’en­vi­ron­ne­ment, etc.

■ Ce sont des ci­toyens idéa­listes ? Dans leurs mo­bi­li­sa­tions se mêlent aus­si des in­té­rêts in­di­vi­duels et les ex­pé­ri­men­ta­tions n’ont qu’un temps. La pres­sion po­li­tique ou im­mo­bi­lière conduit sou­vent soit à l’aban­don soit à l’in­flé­chis­se­ment sub­stan­tiel de pro­jets qui perdent alors leur ca­rac­tère sub­ver­sif.

■ Quels sont leurs en­ga­ge­ments mi­li­tants et pour qui votent-ils ? Les gen­tri­fieurs ne sont pas tous des mi­li­tants, loin de là. Comme je l’ai dit, les dis­po­si­tions mi­li­tantes sont sou­vent liées à un ef­fet de gé­né­ra­tion (avoir fait ses études dans les an­nées 1970 ex­pose à une po­li­ti­sa­tion), à des trans­mis­sions fa­mi­liales (avoir gran­di dans une fa­mille de mi­li­tants) ou en­core à l’ap­par­te­nance à cer­tains mi­lieux pro­fes­sion­nels plus confron­tés que d’autres aux in­éga­li­tés so­ciales (l’en­sei­gne­ment, l’hô­pi­tal pu­blic, les ser­vices so­ciaux, etc.). Les va­leurs qu’ils dé­fendent (ré­duc­tion des in­éga­li­tés, par­tage des pou­voirs, lutte contre les dis­cri­mi­na­tions, cor­rec­tion du mar­ché par les pou­voirs pu­blics, etc.) sont sou­vent par­ta­gées par d’autres gen­tri­fieurs moins – ou pas du tout – mi­li­tants, et les portent vers les par­tis de gauche – du PS au Front de gauche en pas­sant par les Verts.

■ C’est aus­si mé­ca­nique ? Ce ne sont tou­te­fois pas des par­ti­sans au sens où leur vote peut chan­ger en fonc­tion de la na­ture de l’élec­tion et de la per­son­na­li­té des can­di­dats. D’autres gen­tri­fieurs sont net­te­ment moins po­li­ti­sés : la po­li­tique les in­té­resse peu, ils s’y sentent in­com­pé­tents et pré­fèrent dé­fendre leurs va­leurs au quo­ti­dien, dans leurs ma­nières d’être en so­cié­té. Même s’ils sont éga­le­ment sen­sibles aux va­leurs por­tées par la gauche, ils se sentent moins concer­nés par les scru­tins et ne votent pas tou­jours. ■

Lire. Anaïs Col­let, Res­ter bour­geois. Les quar­tiers po­pu­laires, nou­veaux chan­tiers de la dis­tinc­tion, Pa­ris, La Dé­cou­verte, 2015.

© PAU­LINE RÜL-SAUR

SO­CIO­LOGUE. Anaïs Col­let.

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