LE FEUILLE­TON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

La porte s’ou­vrit en grin­çant et sa tante en­tra sui­vie de So­lange. Agnès, qui n’at­ten­dait pas sa cou­sine, se sen­tit en­core plus hon­teuse. C’est de So­lange qu’elle re­dou­tait le plus le ju­ge­ment. Ma­rie pa­rais­sait très en co­lère. La jeune fille ne l’avait ja­mais vue si éner­vée, les yeux exor­bi­tés et les joues rouge vio­la­cé. – En­fin, Agnès, com­men­ça-t-elle, com­ment as-tu pu faire une chose pa­reille ?… Moi qui t’avais éle­vée le mieux pos­sible. Ah, si ta pauvre mère te voyait !… Agnès, qui s’était pro­mis de gar­der le si­lence et de res­ter im­pas­sible, sen­tit les larmes lui pi­quer les yeux à l’évo­ca­tion de sa mère. Sa tante re­prit : – Si on m’avait dit que tu jet­te­rais la honte sur la fa­mille, je ne t’au­rais ja­mais prise sous mon toit. Je t’ai trai­tée comme ma fille et voi­là la ré­com­pense : tu es une traî­née, une fille per­due !… Va-t’en, je ne veux plus te voir !… Dé­tour­ner un homme ma­rié de ses de­voirs et se je­ter à sa tête : je n’au­rais ja­mais cru voir ça dans ma fa­mille ! Ah, mon Dieu, ma pauvre Ga­brielle, si tu voyais ça ! Al­lez, ouste, de­hors, va-t’en, je ne veux plus te voir… Pen­dant cette al­ga­rade, So­lange était res­tée si­len­cieuse. Elle s’ap­pro­cha et dit dou­ce­ment : – Ma­rie, c’est vous qui êtes la maî­tresse, ici, mais j’ai aus­si mon mot à dire. Vous dites qu’agnès a dé­bau­ché Lu­cien, mais c’est peu­têtre le contraire et… – Les hommes sont faits pour de­man­der, les filles pour re­fu­ser, ré­pli­qua la vieille femme. – Et Agnès n’est qu’à de­mi fau­tive, conti­nua So­lange. Vous vou­lez la mettre de­hors : et où vou­lez-vous qu’elle aille ? À la rue ? – À la rue, c’est sa place. – Elle a com­mis une faute, mais elle n’est pas la pre­mière et ne se­ra pas la der­nière. Si cette liai­son est fi­nie et qu’agnès pro­met de ne pas re­com­men­cer, pour­quoi ne la gar­de­rions-nous pas ? Elle se tour­na vers la jeune fille : – Agnès, tu dois re­non­cer à Lu­cien. Tu com­prends ? L’in­té­res­sée fit oui de la tête et bre­douilla à tra­vers ses larmes : – Il y a long­temps que c’est fi­ni. Ça n’a pas du­ré beau­coup de temps… – Tu ne re­com­men­ce­ras pas ? – Non, je le jure. – Tu veux gar­der cette fille à la mai­son ? Pense à l’exemple pour les en­fants. – Les en­fants ne com­prennent pas en­core. Ils ne sau­ront rien. – Moi, je ne l’au­rais pas gar­dée. La vieille femme haus­sa les épaules et quit­ta la chambre. Elle ne pou­vait rien dire, elle com­pre­nait sa belle-fille. Si Agnès par­tait, elle n’au­rait plus per­sonne pour l’ai­der à Car­da­belle. L’ar­gent man­quait, elle le voyait bien. On ne pou­vait lais­ser pé­ri­cli­ter la pro­prié­té. Et puis, Agnès, on ne la payait pas ! Il ne fal­lait pas que, quand Jules re­vien­drait, il trouve les terres en ja­chère et Car­da­belle rui­née… Elle avait bien te­nu, elle, au­tre­fois ! Mais les temps avaient chan­gé. Main­te­nant, avec les ma­chines mo­dernes, sans per­son­nel, on ne pou­vait tra­vailler. Il fau­drait donc gar­der cette fille per­due qui al­lait être la ri­sée et le scan­dale de la com­mune en­tière… C’était le qu’en-di­ra-t-on qui ef­frayait le plus Ma­rie.

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