Le poi­gnant té­moi­gnage de Mau­rice Roche

Une pa­ru­tion vient éclai­rer avec le re­cul his­to­rique ce 72e an­ni­ver­saire des Mar­tyrs de Tulle Se­cré­taire gé­né­ral de la pré­fec­ture de Tulle au prin­temps 1944, Mau­rice Roche té­moigne de l’hor­reur que furent les pen­dai­sons du 9 juin 1944. Son fils Joël et l’

La Montagne (Brive) - - Tulle 9 Juin 1944 - Alain Al­bi­net

«Po­lice al­le­mande ! Ou­vrez ou je tire ! À 5 heures du ma­tin, je fus ré­veillé par de vio­lents coups frap­pés à la porte de mon ap­par­te­ment. Une dou­zaine de sol­dats m’or­don­nèrent de les suivre ra­pi­de­ment »… C’est Mau­rice Roche, jeune se­cré­taire gé­né­ral de 30 ans, en poste à la pré­fec­ture de Tulle de­puis le 26 oc­tobre 1943, qui ra­conte cette scène da­tée du 9 juin 1944. « Nous par­tîmes jus­qu’à la place Ma­schat où ar­ri­vait le pré­fet Trouillé qui avait été bru­ta­le­ment sai­si et avait échap­pé de peu au pe­lo­ton d’exé­cu­tion… Les Al­le­mands avaient trou­vé une caisse de gre­nades dans la pré­fec­ture, aban­don­née, la veille, par des gardes mo­biles de pas­sage. Et ils exi­geaient des ex­pli­ca­tions »…

« Une ef­froyable in­jus­tice »

Ce ré­cit, is­su des ar­chives de Mau­rice Roche, a été conser­vé par son fils, Joël, de­meu­rant en Al­sace. Il vient d’en pu­blier l’essentiel dans un ou­vrage réa­li­sé avec l’his­to­rien Ni­co­las Men­gus, spé­cia­liste des « Mal­gré Nous », Al­sa­ciens dont cer­tains fai­saient par­tie de la si­nistre di­vi­sion Das Reich.

« On nous condui­sit au PC de l’uni­té, à Souil­hac », conti­nue le té­moi­gnage. « Au car­re­four des rues, des Tul­listes étaient ras­sem­blés par pe­tits groupes à la suite des rafles ef­fec­tuées dans les mai­sons. Après l’ar­ri­vée d’un of­fi­cier su­pé­rieur, on nous a dé­cla­ré que l’on re­non­çait à l’in­cen­die de Tulle, à la fu­sillade de 3.000 otages et que dé­sor­mais au­cune re­pré­sailles n’au­rait lieu »…

Et le se­cré­taire gé­né­ral de pour­suivre que « tard dans l’après­mi­di, le ca­pi­taine SS que nous avions vu le ma­tin, se pré­sen­ta à la pré­fec­ture et ap­prit au pré­fet que, par ordre des au­to­ri­tés su­pé­rieures sié­geant loin de Tulle, 120 “ter­ro­ristes” avaient été condam­nés à la pen­dai­son… Le pré­fet rap­pe­la la pro­messe du ma­tin, mais on lui ré­pli­qua qu’on en­ten­dait pu­nir les atro­ci­tés com­mises sur les ca­davres des sol­dats al­le­mands et la dé­ten­tion de gre­nades à gaz… Le doc­teur Schmidt, mé­de­cin al­le­mand, af­fir­ma que ces atro­ci­tés n’avaient pas eu lieu… et les gre­nades ne pou­vaient pas ap­par­te­nir au ma­quis. Alors le pré­fet es­saya de faire an­nu­ler cette dé­ci­sion en di­sant qu’on al­lait com­mettre une ef­froyable in­jus­tice… L’of­fi­cier ré­pon­dit que les exé­cu­tions étaient ter­mi­nées et que l’ar­mée al­le­mande se char­ge­rait de l’in­hu­ma­tion ».

Mau­rice Roche, qui par­lait par­fai­te­ment la langue al­le­mande, se ren­dit en­suite à l’hô­tel Mo­derne (ac­tuel In­te­rhô­tel, N.D.L.R.), de­ve­nu quar­tier gé­né­ral de la Das Reich, « pour ob­te­nir que les au­to­ri­tés fran­çaises puissent en­se­ve­lir les ca­davres… Au cours d’une heure et de­mie de né­go­cia­tion, je de­man­dais la re­mise des corps aux fa­milles et qu’on ne les je­tât pas dans la ri­vière. Les Al­le­mands dé­ci­dèrent alors que je pou­vais di­ri­ger la dé­pen­dai­son et l’in­hu­ma­tion sur un ter­rain près de la route de Brive »…

« Les Al­le­mands dé­ci­dèrent que je pou­vais di­ri­ger la dé­pen­dai­son… »

Le se­cré­taire gé­né­ral pour­suit par le ré­cit poi­gnant de son ar­ri­vée dans le quar­tier de Souil­hac. « M’étant écar­té de mes com­pa­gnons, j’avan­çais seul sur les lieux du sup­plice où l’épou­van­table vi­sion des jeunes gens pen­dus aux bal­cons, aux ré­ver­bères, aux sup­ports des lignes élec­triques s’of­frait à moi sur plu­sieurs di­zaines de mètres, de la route de Brive à la place de la gare. J’étais en uni­forme et je sa­luais mi­li­tai­re­ment ces mal­heu­reux. Tous avaient les mains liées der­rière le dos. L’expres­ sion des vi­sages était en gé­né­ral calme ».

Se ren­dant en­suite à la Ma­nu­fac­ture d’armes « où des cen­taines de Tul­listes et les jeunes des camps de jeu­nesse se trou­vaient en­fer­més », Mau­rice Roche re­late qu’ils « mirent un point d’hon­neur à m’ac­cueillir avec un maxi­mum de te­nue. On consti­tua deux équipes, l’une pour dé­pendre les corps, l’autre char­gée de creu­ser la fosse »…

« L’of­fi­cier al­le­mand exi­gea qu’on enterre les ca­davres avec les pa­piers, les bi­joux et les vê­te­ments. Deux SS pré­ci­sèrent qu’au­cune cé­ré­mo­nie ne de­vait avoir lieu. Ils vou­laient que cette opé­ra­tion soit très vite ter­mi­née… Le soir, vers 21 heures, nous re­vîn­ment avec le pré­fet, rendre les hon­neurs aux vic­times. Au cours d’une dou­lou­reuse mi­nute de si­lence, notre émo­tion était à son comble »…

« Un étrange voile »

Ce té­moi­gnage très fac­tuel s’achève par quelques consi­dé­ra­tions plus per­son­nelles. « On nous avait contes­té même le be­soin d’une ul­time prière. Étaitce cruau­té sys­té­ma­tique ou in­cons­cience ? Je me le de­mande en­core, mais j’ai le sou­ve­nir d’un étrange voile sur les yeux de mes in­ter­lo­cu­teurs, lorsque j’évo­quais, dans la dis­cus­sion, les no­tions in­ac­tuelles de bien­veillance et de cha­ri­té… Dans le quar­tier de Souil­hac, au­cun ha­bi­tant ne se ma­ni­fes­tait dans les rues rem­plies de troupes et de chars. Portes et fe­nêtres étaient closes et l’on ima­gi­nait l’hor­reur qui étrei­gnait les coeurs des ha­bi­tants en­fer­més dans leurs de­meures et dé­tour­nant leurs re­gards de ces lieux mau­dits ». ■

Pra­tique. Mau­rice Roche.

Les ar­chives in­édites de

Hors-sé­rie de l’ami Hebdo. 30, rue Tho­mann, 67082 Stras­bourg. 68 pages. 9,90 €.

PAR­COURS. Ori­gi­naire de Mont­lu­çon et ba­che­lier à 14 ans, Mau­rice Roche était li­cen­cié de droit et de phi­lo­so­phie, di­plô­mé de sciences po­li­tiques et d’ar­chéo­lo­gie. Il par­lait sept langues, dont l’al­le­mand. Il a très tôt fait des actes de ré­sis­tance ad­mi­nis­tra­tive et a re­çu la croix de guerre avec étoile d’ar­gent.

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