LIBRES PRO­POS

La Montagne (Brive) - - Jeux -

La comp­tine me trotte dans la tête. Il était un pe­tit homme qui avait une drôle de mai­son… es­sayez de la chan­ter, voi­là que naissent des sou­rires.

Le pe­tit homme se fi­chait des conve­nances, il avan­çait à son rythme et construi­sait sa vie à sa fa­çon en se mo­quant des re­gards obliques. Et ce quel­qu’un dé­sin­volte m’a fait pen­ser à An­toine Blon­din.

L’homme du Li­mou­sin par­ti boire des coups dans un ailleurs joyeux il y a vingt­cinq ans cette se­maine. Lui c’était pas le foot­ball mais le rug­by. La feinte de passe était à ses yeux le plus beau des pois­sons d’avril. Feindre d’al­ler vers l’ex­té­rieur quand, au der­nier mo­ment, on in­verse les bras et que s’ouvre un champ où il est per­mis de cou­rir libre. Il faut avoir du ta­lent pour ten­ter ce genre d’ex­tra­va­gance. Dé­ci­der que là où l’on est at­ten­du, la grâce est de ne point s’en­gouf­frer : dé­con­te­nan­cer, don­ner à sa vie des cou­leurs in­ima­gi­nables quelques heures au­pa­ra­vant.

Con­ve­nons que ces rup­tures de tra­jec­toires même in­suf­flées par quelques boi­sons dé­li­cieuses comme seul l’au­teur du Singe en Hi­ver pou­vaient en ab­sor­ber, sup­posent une lé­gè­re­té d’es­prit, une cer­taine in­cons­cience. La gra­vi­té du monde n’en fi­nit pas de nous dé­ver­ser des images vio­lentes, des com­bats de rue, des conflits quo­ ti­diens par­fois in­sup­por­tables. Les pou­belles qui s’en­tassent, les fleuves qui dé­bordent, les trains qui n’ar­rivent pas et les grèves qui s’ac­cu­mulent donnent aux amis étran­gers une image de nous­mêmes for­te­ment brouillée. Comme si le pays des plai­sirs en tout genre, ce­lui des co­teaux de vignes et des tables ac­cueillantes avait dis­pa­ru.

Il faut d’ur­gence se re­mettre à sur­prendre, à sé­duire, à po­lir de jo­lies phrases où il est ques­tion d’ami­tié et de ca­resses. Quelques fois un simple ins­tant gé­né­reux suf­fit. Une porte re­te­nue avant qu’elle ne se re­ferme, une place que l’on cède, un signe de conni­vence, un sa­lut in­at­ten­du pour ce­lui qui veille la nuit…

La feinte de passe c’est une ma­nière de vivre al­lègre, de cla­mer sans bruit que la vie est belle mal­gré tout. Hier, une jeune femme en dé­tresse voyait des voi­sins ve­nir à sa res­cousse, hier des en­fants ve­nus d’ailleurs jouaient dans un square en criant comme s’ils avaient re­trou­vé loin de chez eux un ter­rain de plai­sir. Ils fai­saient un pied de nez mu­tin au sort et au ha­sard. Pi­rouette ca­ca­huète au­raient­ils en­ton­né en choeur en rê­vant de de­ve­nir un jour des hé­ros de leur temps.

Voi­là, je lève mon verre plein et je le vide à l’in­sou­ciance dont nous avons be­soin pour at­teindre une ivresse rai­son­nable, celle qui au­to­rise à croire au bon­heur.. ■

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