« Une an­nexion sym­bo­lique »

Lettre d’un Li­mou­sin ex­pa­trié à Pa­ris

La Montagne (Brive) - - Un Nom Pour La Région -

Ad­mi­nis­tra­teur à la ville de Pa­ris, Li­mou­sin de coeur et de ra­cines, Ra­phaël Brun nous a écrit pour dire sa conster­na­tion quant au nom Nou­velle Aqui­taine. Voi­ci sa lettre.

« La créa­tion des nou­velles régions ad­mi­nis­tra­tives s’est tra­duite de­puis quelques mois par une ef­fer­ves­cence sé­man­tique sans pré­cé­dent. Comment en ef­fet nom­mer les nou­velles en­ti­tés en res­pec­tant dans la me­sure du pos­sible l’his­toire des régions fu­sion­nées et sur­tout leur iden­ti­té plus de trente ans après leur créa­tion ?

Deux stra­té­gies sont ain­si ap­pa­rues : les régions dont le nom est ve­nu se sub­sti­tuer à ceux qui pré­va­laient au­pa­ra­vant comme Grand Est ou Hautsde­france en cher­chant à fé­dé­rer les ter­ri­toires sur une base nou­velle ; les régions qui ont pré­fé­ré conser­ver leurs ap­pel­la­tions an­té­rieures en les ac­co­lant comme ce fut le cas pour Au­vergne­rhône­alpes ou Bour­gogne­franche­com­té.

Au­cune de ces deux op­tions rai­son­nables et ra­tion­nelles n’a été sui­vie pour trou­ver un nou­veau nom à l’en­ti­té com­po­sée de l’aqui­taine, de Poi­touC­ha­rentes et du Li­mou­sin. C’est en ef­fet, avec Nou­velle Aqui­taine, à une vé­ri­table an­nexion sym­bo­lique des unes par l’autre que l’on as­siste au­jourd’hui. Ce­la au­gure mal de l’ac­cep­ta­tion de la main­mise bor­de­laise sur cet im­mense ter­ri­toire […]

Les ar­rière­pen­sées po­li­tiques qui ont pré­si­dé à la cons­ti­tu­tion de cette ré­gion portent en eux les germes de la dis­corde. S’il y a eu ça­et­là des ré­ti­cences, no­tam­ment en Al­sace, en Lor­raine, en Cham­pagne­ar­denne ou en Pi­car­die, tout a été mis en oeuvre pour trou­ver un consen­sus ac­cep­table même si les nou­veaux noms n’in­citent guère au rêve et moins en­core à la nostalgie […].

Et pour­tant, cha­cun sait bien que nom­mer est un acte fon­da­teur. Cette Nou­velle Aqui­taine sonne mal et l’his­toire nous a ap­pris à nous mé­fier de cet ad­jec­tif aux re­lents co­lo­nia­listes. Il est source d’am­bi­guï­té quand il fau­drait, pour re­prendre l’ex­pres­sion de Ca­mus dans L’homme ré­vol­té, « s’ef­for­cer au lan­gage clair pour ne pas épais­sir le men­songe uni­ver­sel ».

En tant que Li­mou­sin de coeur, je ne me ré­sous pas à ce hold­up. J’en­rage, je tré­pigne, je m’étrangle ! D’autres op­tions au­raient pu per­mettre de faire émer­ger un nom trans­cen­dant les iden­ti­tés par­ti­cu­lières des trois régions fu­sion­nées. Il au­rait fal­lu pour ce­la mieux iden­ti­fier ce qui les unit : la proxi­mi­té de l’océan, l’arc At­lan­tique, l’ouest, etc. Mais au bout du compte, quel mal y au­rait­il eu à conser­ver les trois ap­pel­la­tions ? Le Tren­tin­haut Adige ou le Frioul­vé­né­tie Ju­lienne ne souffrent pas par­ti­cu­liè­re­ment de la com­plexi­té de leur nom ! Aqui­taine­li­mou­sin­poi­tou­cha­rentes, ce n’est pas un ca­ta­logue, c’est un con­trat li­bre­ment consen­ti, c’est la mé­moire de la terre qui s’ex­prime dans les mots des hommes.

La sa­gesse fi­ni­ra bien par l’em­por­ter et le pire n’est ja­mais sûr. Fai­sons nôtre, pour conju­rer le sort, le pré­cepte de Paul Va­lé­ry : « Met­tons en com­mun ce que nous avons de meilleur et en­ri­chis­sons­nous de nos mu­tuelles dif­fé­rences ». ■

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