LE FEUILLE­TON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

On sui­vait, au jour le jour, l’avan­cée des troupes al­liées en Al­le­magne. Le vil­lage, comme le monde en­tier, ap­prit avec hor­reur l’exis­tence des camps de la mort. La li­bé­ra­tion des sur­vi­vants ré­duits à l’état de sque­lettes stu­pé­fia et lais­sa sans voix la plu­part des gens. Per­sonne n’au­rait pu ima­gi­ner une telle bar­ba­rie. Ma­rie tom­ba dans un mu­tisme dont ne purent la ti­rer ni les ex­pli­ca­tions de Clé­ment lui as­su­rant que les tor­tures ne concer­naient pas les pri­son­niers, ni les pro­messes de l’ad­mi­nis­tra­tion di­sant que tout était mis en oeuvre pour le ra­pa­trie­ment ra­pide des pri­son­niers. Au­guste Pi­lot s’était éva­po­ré en même temps que l’oc­cu­pant avait dis­pa­ru et per­sonne n’osait pro­non­cer son nom. – C’était un col­la­bo­ra­teur, consta­ta So­lange, un jour. Je m’en étais tou­jours dou­tée. Il vaut mieux qu’il ne re­vienne ja­mais. – Oui, mais il avait bien soi­gné la tante, avait ré­pon­du Agnès. En ce mo­ment, on au­rait bien be­soin de lui… Il est vrai que la vieille femme dé­pé­ris­sait : elle re­fu­sait de man­ger et se mu­rait dans un si­lence hos­tile. So­lange s’était fâ­chée et avait es­sayé de la rai­son­ner en lui ex­pli­quant que tout était désor­ga­ni­sé dans le pays et que l’al­le­magne était loin… Et puis, à me­sure que les jours pas­saient, la jeune femme aus­si avait com­men­cé à déses­pé­rer. Le pre­mier pri­son­nier qui ar­ri­va, un soir, dans la lu­mière do­rée de sep­tembre, fut l’an­cien fac­teur, ha­bi­tant le vil­lage voi­sin. Il tra­ver­sa le ha­meau à pied, la mu­sette sur l’épaule, en route vers sa mai­son. Les chiens, voyant pas­ser cet étran­ger à mu­sette dont ils n’at­ten­daient rien de bon, se mirent à le pour­suivre dans un concert d’aboie­ments. Tout le monde pa­rut sur les seuils et les ex­cla­ma­tions fu­sèrent : – Mais, c’est l’émile Combes !… – Les pri­son­niers re­viennent, les pri­son­niers re­viennent, se mirent à chan­ter les en­fants, imi­tés par les adultes… Mais Émile était bien seul et n’avait ren­con­tré au­cun de ceux qu’on at­ten­dait. Il était pres­sé de re­joindre les siens et ne s’at­tar­da pas, in­di­quant seule­ment que les trains mar­chaient mal et que la pa­gaille était par­tout. Il fal­lait pa­tien­ter et jouer des coudes pour pou­voir trou­ver une place. Et la longue at­tente re­com­men­ça, à peine tem­pé­rée par les pa­roles de l’ar­ri­vant. Seule avec son se­cret, Agnès aus­si at­ten­dait son Es­pa­gnol mais n’osait en par­ler à per­sonne. So­lange, tout à l’at­tente de Jules, avait ou­blié l’idylle de sa cou­sine. Ma­rie était à sa dou­leur et Clé­ment, tou­jours à va­drouiller à droite ou à gauche, ne se sou­ciait pas de sa soeur. Elle avait bien es­sayé, un jour, de lui par­ler de Pe­dro ; le jeune homme se rap­pe­lait de lui mais igno­rait ce qu’il était de­ve­nu. Ils s’étaient sé­pa­rés peu après qu’il l’eût ra­me­né au ma­quis et il ne l’avait plus re­vu. Il n’avait pas com­pris le tendre sen­ti­ment qui unis­sait la jeune fille à l’es­pa­gnol et avait in­ter­pré­té sa de­mande comme de la sym­pa­thie na­tu­relle pour le ma­qui­sard qu’elle avait ca­ché. Agnès n’osa in­sis­ter et ne lui fit au­cune confi­dence.

(à suivre)

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