Nu­mé­rique : la ré­vo­lu­tion, à quel prix ?

L’ARACT Limousin or­ga­nise de­main un col­loque sur l’im­pact des nou­velles tech­no­lo­gies au tra­vail

La Montagne (Brive) - - Le Fait Du Jour Limousin - Sé­bas­tien Du­bois se­bas­tien.du­bois@cen­tre­france ;com

La ré­vo­lu­tion nu­mé­rique mo­di­fie le tra­vail, son or­ga­ni­sa­tion, la hié­rar­chie… En bien ou en mal ? L’ARACT Limousin or­ga­nise de­main un col­loque sur la ques­tion.

Sur son té­lé­phone por­table, Do­mi­nique fait dé­fi­ler les icônes. « Plan­ning », « ré­per­toire », « bé­né­fi­ciaires », « mes­sa­ge­rie ». L’ap­pli­ca­tion s’ap­pelle Swing mo­bile et de­puis trois ans, il sim­pli­fie la vie de cette auxi­liaire de vie, tra­vaillant pour l’as­so­cia­tion ACTID 87. « Avant il fal­lait qu’on fasse si­gner les feuilles à tous les clients. Main­te­nant, on re­çoit les plan­nings à l’avance et on sait les heures qu’on a à ef­fec­tuer. Ça fait moins de contraintes et on est payés de nos heures en to­ta­li­té, sans contes­ta­tion pos­sible. » L’ap­pli­ca­tion re­cense même le nombre de ki­lo­mètres par­cou­rus pour al­ler faire les courses des pa­tients. « On a aus­si toutes les fiches de mis­sion sur le té­lé­phone », com­plète­t­elle. Seul bé­mol, « on est tout le temps en train de re­gar­der le té­lé­phone », nuance Vincent, son com­pa­gnon, éga­le­ment em­ployé de l’as­so­cia­tion. « Bien sou­vent, on le laisse al­lu­mer pour que les col­lègues puissent nous joindre au cas où », re­con­naît la jeune femme.

« Ques­tion de com­pé­tences et d’or­ga­ni­sa­tion »

Quel im­pact a le nu­mé­rique sur les condi­tions de tra­vail ? C’est la ques­tion à la­quelle va ten­ter de ré­pondre le col­loque de L’ARACT, or­ga­ni­sé de­main, le 17 juin, à Li­moges. « Le nu­mé­ri­ que ré­agit à une stra­té­gie de la demande et non plus de l’offre, dé­crypte Phi­lippe Bon­not, le di­rec­teur de L’ARACT. Les in­di­vi­dus ont pris la main sur le sys­tème éco­no­mique. Ça ren­voie l’en­tre­prise à des ques­tions de com­pé­tences et d’or­ga­ni­sa­tion des sys­tèmes de tra­vail. La hié­rar­chie est aus­si re­mise cause au pro­fit du dé­cloi­son­ne­ment. » Pour les sa­la­riés, il ne re­vêt ce­pen­dant pas que des avan­tages. Sté­phane, com­mer­cial, en a fait l’amère ex­pé­rience, qui l’a me­né jus­qu’au « burn out ». « En plus du porte­à­porte, je tra­vaille sur les ré­seaux so­ciaux, ex­plique­t­il. Du coup, j’étais sans cesse sol­li­ci­té, même le week­end. Sans par­ler des mails du pa­tron à 23 heures, sur les chiffres de la se­maine. » « Le tra­vail s’in­ten­si­fie du fait du nu­mé­rique, pour­suit Phi­lippe Bon­not. Le sa­la­rié de­vient mul­ti­tâches et doit pou­voir tcha­ter pen­dant une vi­sio­con­fé­rence. Ça pose la ques­tion de l’hy­per­con­nec­ti­vi­té, de l’in­ter­pé­né­tra­tion du pro­fes­sion­nel et du per­son­nel. La fron­tière tend à se dé­li­ter, ce qui crée des risques pour la san­té. »

Même si ce n’est pas sa dis­po­si­tion la plus connue, la loi Tra­vail se penche sur le droit à la dé­con­nexion. Un dia­logue doit s’ins­tau­rer dans chaque en­tre­prise sur « l’uti­li­sa­tion des ou­tils nu­mé­riques », « en vue d’as­su­rer le res­pect des temps de re­pos et de congés » des sa­la­riés. Les pos­si­bi­li­tés sont larges al­ lant du blo­cage des emails du­rant cer­taines plages ho­raires aux en­ga­ge­ments mu­tuels de la part des em­ployés et de leurs su­pé­rieurs. En tant que dé­lé­gués syn­di­caux chez Actid, Vincent et Do­mi­nique ont cher­ché à en­ca­drer au mieux les pra­tiques liées à l’uti­li­sa­tion de Swing mo­bile. « On ne vou­lait pas de la géo­lo­ca­li­sa­tion », ex­plique Vincent. Mais s’ils ont ob­te­nu gains de cause, ce­la ne pour­rait pas être le cas avec loi El Khom­ri. En l’ab­sence d’ac­cord, les chefs d’en­tre­prise pour­ront avoir le der­nier mot… « Cer­tains mé­tiers se­ront li­bé­rés par le nu­mé­rique, ana­lyse Phi­lippe Bon­not. Ils pour­ront tra­vailler de chez eux. Mais ça im­plique un équi­libre dif­fi­cile à construire et pose la ques­tion de la culture d’en­tre­prise. Mais pour d’autres mé­tiers, ce ne se­ra pas le cas. Pour les jeunes, cette li­ber­té se­ra un cri­tère de choix. »

« Les pré­mices » d’un bou­le­ver­se­ment

Car le nu­mé­rique consti­tue éga­le­ment une frac­ture entre gé­né­ra­tions. « Chez nous, pour les plus an­ciens, ça a été dur », confirme Do­mi­nique. Ce­la pèse éga­le­ment dans la re­cherche d’em­ploi. Éric, quin­qua­gé­naire li­cen­cié d’al­ba­ny, n’avait, jus­qu’à peu, ja­mais uti­li­sé d’or­di­na­teur. « Il y a vrai­ment une évo­lu­tion des dé­marches, no­tet­il. Quand j’ai été li­cen­cié, j’ai vu des gens com­plè­te­ment per­dus. Il faut un or­di­na­teur, une connexion In­ter­net… Cer­tains n’ont pas les moyens. C’est un nou­veau monde et ça m’a de­man­dé le double de tra­vail. Il faut ce­pen­dant en te­nir compte, ça s’im­pose à vous. Comme Gu­tem­berg a in­ven­té l’im­pri­me­rie, Bill Gates a chan­gé le monde avec les or­di­na­teurs. »

« C’est la pre­mière fois qu’on vit un tel bou­le­ver­se­ment de­puis la pre­mière ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, abonde Phi­lippe Bon­not. Et on en est qu’aux pré­mices. » À très long terme, le nu­mé­rique pour­rait même mettre fin au mo­dèle du sa­la­riat. « C’est une vraie ques­tion so­cié­tale, conclut le res­pon­sable. Ça nous in­ter­pelle for­te­ment. Par exemple, l’übe­ri­sa­tion va po­ser la ques­tion de la contri­bu­tion à notre mo­dèle so­cial, pa­ri­taire, co­construit et co­fi­nan­cé. On sait éga­le­ment que le nu­mé­rique va créer des mé­tiers et des em­plois et en dé­truire d’autres. Il fau­dra faire la ba­lance, mais on ne pour­ra la faire qu’à la sor­tie. » ■

PHOTO T. JOUHANNAUD

CONNEXION. Pour Phi­lippe Bon­not, di­rec­teur de L’ARACT, « le tra­vail s’in­ten­si­fie du fait du nu­mé­rique ». Cette ré­vo­lu­tion mo­di­fie éga­le­ment les re­la­tions au sein des en­tre­prises et de l’éco­no­mie tout en­tière.

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