LE FEUILLE­TON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

Mal­gré tous ces pré­pa­ra­tifs, An­toine et De­nise ne pou­vaient s’em­pê­cher d’éprou­ver un sen­ti­ment d’aban­don : c’était parce que leur père al­lait ar­ri­ver que leur mère les chas­sait de sa chambre !… Cet homme, dont tout le monde par­lait et qui était leur père, de­ve­nait un in­trus qui pre­nait leur place au­près de leur mère… On avait par­lé de lui tout au long de la guerre et, pour­tant, ils ne se rap­pe­laient plus son vi­sage. Ils avaient ou­blié jus­qu’à sa sil­houette mais ils se gar­daient bien de le si­gna­ler crai­gnant de pas­ser pour des en­fants dé­na­tu­rés. Cette si­tua­tion les ren­dait ner­veux : ils ac­cu­mu­laient les bê­tises et l’exas­pé­ra­tion de leur mère les confor­tait dans l’idée qu’elle les re­je­tait pour ce pa­pa qui al­lait re­ve­nir mais qui tar­dait de plus en plus. L’au­tomne rayon­nait de toute la gloire et la cou­leur de ses feuilles. L’air sen­tait la mousse et les cham­pi­gnons. On était dé­but oc­tobre. Presque tous les pri­son­niers étaient ren­trés, mais de Jules, point !… La ten­sion de­ve­nait in­sou­te­nable. An­toine et De­nise, fa­ti­gués d’en­tendre tou­jours par­ler de la même chose, dé­ci­dèrent d’al­ler ce jour-là, dans le bois voi­sin, ra­mas­ser des cham­pi­gnons. Ils sa­vaient qu’ils au­raient dû de­man­der la per­mis­sion, mais, par dé­fi, ils par­tirent sans aver­tir âme qui vive : – Qu’ils parlent de leur pri­son­nier à leur aise, on se­ra de re­tour avant qu’ils ne se soient aper­çus de notre ab­sence, dit An­toine. – On ren­tre­ra avant la nuit ? s’in­quié­ta la pe­tite fille. – Bien en­ten­du, le bois n’est pas loin et il n’est que 4 heures ! Ils par­tirent donc, in­cons­cients de la lon­gueur du che­min. Cha­cun ba­lan­çait un pa­nier à bout de bras. – Il faut bien y al­ler, main­te­nant, se ras­su­ra le gar­çon. La se­maine pro­chaine, l’école va com­men­cer et on n’au­ra plus le temps. Les gros tra­vaux étaient fi­nis et l’ar­ra­chage des pommes de terre, pré­vu pour le mi­lieu du mois, n’avait pas com­men­cé. Les deux en­fants, sui­vis de Mir­za, la chienne, par­vinrent sans en­combre dans la fo­rêt. Ils tour­nèrent un mo­ment sans trou­ver le moindre cham­pi­gnon. Ils s’aper­çurent sou­dain que le bois s’as­som­bris­sait et qu’il était l’heure de ren­trer. Ils re­brous­sèrent che­min, mais ne par­vinrent pas à sor­tir de la fo­rêt. L’obs­cu­ri­té de­ve­nait de plus en plus pro­fonde et De­nise fut prise de pa­nique. Elle se mit à pleu­rer et An­toine, mal­gré ses neuf ans, était bien prêt à l’imi­ter. Ils avan­çaient sur des sen­tiers in­con­nus, n’osant s’ar­rê­ter. La peur an­ces­trale du loup, dont ils se rap­pe­laient les ex­ploits ra­con­tés aux veillées, les dis­sua­dait de s’as­seoir au pied d’un arbre… Ce fut la brave Mir­za qui les gui­da et par­vint à les sor­tir de la fo­rêt. Mal­gré la nuit, le pay­sage qu’ils dé­cou­vrirent les ras­su­ra et ils prirent le che­min de la mai­son. Jus­qu’à la nuit, leur es­ca­pade n’avait pas été dé­cou­verte, mais, au re­tour de la traite du soir, leur ab­sence de­vint in­quié­tante. Re­cherches et ap­pels furent vains et pour cause… Les trois femmes s’af­fo­lèrent. Même Marie ou­blia ses sou­cis ; So­lange se re­pro­cha de ne pas s’être pré­oc­cu­pée de ses en­fants ; et Agnès sen­tit son coeur se gla­cer. (à suivre)

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