Pour se souvenir de son bé­bé mort-né

La Montagne (Brive) - - Le Fait Du Jour / Limousin - Hé­lène Pom­mier he­lene.pom­mier@cen­tre­france.com

La mort d’un nou­veau-né reste un su­jet ta­bou. La Haut-vien­noise Hé­lène De­larbre pré­side une as­so­cia­tion nationale qui pho­to­gra­phie ces bé­bés pour ai­der les pa­rents dans leur tra­vail de deuil. Ren­contre.

Elle dit « ne pas pho­to­gra­phier la mort, mais un bé­bé qui a un pré­nom, qui a un pa­pa et une ma­man. » À tra­vers son ob­jec­tif, c’est l’amour de pa­rents qu’elle sou­haite rendre. L’amour pour un nou­veau­né qui n’a pas vé­cu ou si peu, mais qui ne mé­rite pas pour au­tant d’être ef­fa­cé de la mé­moire.

Ins­tal­lée à Vey­rac, en Hau­teVienne, Hé­lène De­larbre a mon­té une as­so­cia­tion nationale de photos sur le deuil périnatal, c’est­à­dire qui concerne les bé­bés dé­cé­dés in ute­ro ou dans les pre­miers jours qui suivent l’ac­cou­che­ment. Un ser­vice gra­tuit. L’as­so­cia­tion a été bap­ti­sée « Sou­ve­nange », contrac­tion des mots « souvenir » et « ange ».

Un ré­seau fran­çais de 32 pho­to­graphes

À pre­mière vue, l’idée semble ma­cabre. Faire le por­trait d’un nour­ris­son sans vie dé­range pro­fon­dé­ment. Hé­lène De­larbre en a bien conscience, mais rap­pelle­t­elle, « chaque an­née, en France, entre 6.000 et 8.000 couples sont tou­chés par ce drame. C’est plus que le nombre de morts sur les routes. On n’en parle pas parce que ce n’est pas dans l’ordre na­tu­rel des choses mais cha­cun d’entre nous connaît quel­qu’un dans son en­tou­rage qui a tra­ver­sé cette ter­rible épreuve ».

Le Li­mou­sin n’est pas épar­gné. Entre 2013 et 2015, près de 260 bé­bés sont morts­nés ou n’ont pas sur­vé­cu au­de­là d’une se­maine de vie, se­lon les don­nées de l’agence ré­gio­nale de san­té. Pour­quoi ces fa­milles n’au­raient­elles pas le droit de gar­der un souvenir de cet en­fant qu’ils ont at­ten­du, pour le­quel ils ont nour­ri rêves et es­poirs ? Des images des bé­bés morts­nés existent de toute fa­çon (voir ci­des­sous). Des cli­chés réa­li­sés par le per­son­nel de la ma­ter­ni­té dans un en­vi­ron­ne­ment mé­di­ca­li­sé, non re­tou­chés, sou­vent dif­fi­ciles à re­gar­der et à pré­sen­ter, ou en­core par les pa­rents eux­mêmes. « L’ob­jec­tif est de faire des pho­to­gra­phies de bonne qua­li­té, douces, belles, en noir et blanc, qu’il est pos­sible de mon­trer, ex­plique Hé­lène De­larbre. On ne change pas la mor­pho­lo­gie du bé­bé mais on ap­porte des mo­di­fi­ca­tions sur des dé­tails, les marques de la dou­leur ou des soins in­ten­sifs, le dé­cor… »

« Le seul souvenir que j’ai d’elle, ce sont deux mau­vais ti­rages po­la­roïd »

Si Hé­lène De­larbre a mon­té ce pro­jet, c’est parce qu’elle ré­pond à un be­soin. « Les trois der­niers mois, nous avons trai­té près de 80 de­mandes de re­touche de toute la France. »

Ini­tiée fin 2014, l’as­so­cia­tion Sou­ve­nange a pris son en­vol en ce dé­but d’an­née. Sa créa­tion est par­tie d’un vide. « Aux États­ Unis, il existe de­puis 2005 l’as­so­cia­tion Now I lay me down to sleep (*). Elle ras­semble 1.600 pho­to­graphes bé­né­voles qui maillent le ter­ri­toire amé­ri­cain, mais en France, quand je m’y suis in­té­res­sée il y a un an et de­mi, il n’y avait rien. »

Hé­lène De­larbre a dé­ci­dé de trans­po­ser le mo­dèle : « un che­min de croix ». Il lui a fal­lu consti­tuer un ré­seau de pho­to­graphes dé­voués gra­cieu­se­ment à cette cause. Ils sont au­jourd’hui 32 dans l’hexa­gone. Le but est que ces bé­né­voles soient ap­pe­lés par les ma­ter­ni­tés avec les­quelles une conven­tion a été si­gnée ou contac­tés par la fa­mille elle­même pour as­su­rer leur mis­sion. Mais les portes des hô­pi­taux ont du mal à s’ou­vrir et Hé­lène De­larbre se heurte en­core à des ré­ti­cences.

Elle ne mé­nage pour­tant pas sa peine pour la cause. Elle­même, en 1999, a connu le deuil périnatal. Sa fille, Jeanne, au­rait eu 17 ans en oc­tobre pro­chain. « Le seul souvenir que j’ai d’elle ce sont deux mau­vais ti­rages po­la­roid, flous, sous­ex­po­sés et im­pos­sibles à cor­ri­ger, que je ne peux pas mon­trer et pour­tant ma se­conde fille au­rait bien ai­mé voir à quoi res­sem­blait sa grande s oe ur, ra­conte­t­elle. Alors je le fais pour d’autres. »

Pour les pa­rents, « la pho­to­gra­phie est la preuve tan­gible que leur en­fant a exis­té, ce­la jus­ti­fie leur cha­grin, pour­suit Hé­lène De­larbre. Com­bien de fois un couple en­deuillé s’est­il en­ten­du dire “vous êtes jeunes, vous en au­rez d’autres” ou “la na­ture est bien faite, elle sé­lec­tionne”… Des mots qui veulent ré­con­for­ter mais qui blessent parce que ce­la re­vient à consi­dé­rer la mort de cet en­fant comme un non­évé­ne­ment. Cette photo, c’est la seule trace du pas­sage de leur bé­bé sur terre, alors au­tant qu’elle soit réus­sie. » ■

(*) Tra­duc­tion : « Main­te­nant, je m’al­longe pour me re­po­ser ».

PHOTO BRIGITTE AZZOPARD

HÉ­LÈNE DE­LARBRE. Cette ma­man haut-vien­noise, elle-même frap­pée par la perte d’une pe­tite fille en oc­tobre 1999, a créé avec son ma­ri Jean Fau­ge­ras une as­so­cia­tion dé­diée aux pho­to­gra­phies et re­touches sur le deuil périnatal.

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