La langue po­li­tique prise aux mots

Au­tour de l’his­to­rien Oli­vier Ch­ris­tin, des spé­cia­listes eu­ro­péens se sont li­vrés à un tra­vail de re­dé­fi­ni­tion

La Montagne (Brive) - - France & Monde Actualités - Jérôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Si la ré­pé­ti­tion d’usage en po­li­tique donne au verbe sa force in­can­ta­toire, elle en res­treint aus­si le sens. Re­don­ner du jeu aux mots, c’est rendre à la pen­sée sa li­ber­té. L’his­to­rien Oli­vier Ch­ris­tin s’y em­ploie.

La po­li­tique se paie et se re­paît de mots. Trop, sans doute, puisque les élec­teurs s’en dés­in­té­ressent. Juste re­tour de bâ­ton pour abus de langue de bois ?

L’his­to­rien Oli­vier Ch­ris­tin (1) juge, au contraire, la langue po­li­tique bien vi­vante. Les deux vo­lumes du Dic­tion­naire des concepts no­mades en sciences hu­maines (2) qu’il a di­ri­gés at­testent que ses évo­lu­tions ac­com­pagnent tout au­tant qu’elles in­flé­chissent les sou­bre­sauts du monde.

Ter­reur

Le Dic­tion­naire fait ain­si écho aux mots qui agitent l’ac­tua­li­té po­li­tique. « Ter­ro­risme » est de ceux­là : « Ce terme, comme le rap­pelle ma consoeur Ma­ri­ca To­lo­mel­li, ren­voie à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, à la Ter­reur, à la fois concept po­li­tique et mo­da­li­té d’exer­cice du pou­voir, vi­sant la dé­fense des prin­cipes dé­mo­cra­tiques par des moyens vio­lents lé­gi­times. Au­jourd’hui, com­mu­né­ment as­so­cié à l’is­la­misme, le ter­ro­risme ren­voie à l’im­po­si­tion vio­lente d’idées contraires aux va­leurs et aux prin­cipes fon­da­men­ taux des ré­gimes dé­mo­cra­tiques comme la li­ber­té de culte, la li­ber­té d’ex­pres­sion ou la libre dis­po­si­tion de soi. Entre­temps, la no­tion avait épou­sé les contours de l’anar­chisme russe, de l’ex­tré­misme de gauche ou de droite. »

« Ce­la vaut pour le terme de “vic­time” aus­si, pour­suit Oli­vier Ch­ris­tin, Ce mot n’avait pas la charge émo­tion­nelle qu’il a au­jourd’hui. Avec la mon­tée en puis­sance de l’hu­ma­ni­taire, de ses dé­buts avec la créa­tion de la Croix­rouge, à la fin du XIXE siècle, aux ONG qui, à la fin des an­nées 1960, ont su uti­li­ser la té­lé­vi­sion pour faire pé­né­trer les vic­times dans les sa­lons, l’in­té­rêt por­té aux vic­times est as­sez ré­cent. »

Les mots ne sont ja­mais plus pié­geux que lors­qu’ils s’op­posent et s’ag­glu­tinent jus­qu’à for­mer un maillage opaque : « La confu­sion entre na­tio­na­lisme et pa­trio­tisme est née à la char­nière des XIXE et XXE siècles. La cap­ta­tion du se­cond par la droite s’est faite no­tam­ment sous la plume de Paul Dé­rou­lède, de Mau­rice Bar­rès et de Charles Maur­ras. Au­jourd’hui, on op­pose in­dif­fé­rem­ment le na­tio­na­lisme ou le pa­trio­tisme au cos­mo­po­li­tisme ou au mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Le cos­mo­po­li­tisme est une no­tion de gauche ap­pa­rue à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise, qui s’op­pose d’au­tant moins au pa­trio­tisme que la pa­trie ren­voie à l’adhé­sion à un pro­jet po­li­tique. Quant au com­mu­nau­ta­risme, il ne se ré­duit pas à une com­mu­nau­té eth­nique et peut tout aus­si bien, comme c’est le cas dans les pays an­glo­saxons, dé­si­gner une com­mu­nau­té d’in­té­rêts. Il ne s’op­pose pas non plus à l’in­té­rêt gé­né­ral. Au contraire, c’est une mo­da­li­té par­mi d’autres de gé­rer cet in­té­rêt gé­né­ral à l’éche­lon lo­cal. »

Pein­ture

Lui a si­gné l’en­trée : « dé­voue­ment » : « Cette no­tion est étroi­te­ment liée à la longue his­toire de la Ré­pu­blique qui est le ré­gime de la ver­tu comme on le sait de­puis Ci­cé­ron. Une toile de Jacques­louis Da­vid peinte en 1789 et in­ti­tu­lée Les Lic­teurs rap­portent à Bru­tus les corps de ses fils sym­bo­lise cette ver­tu. On y voit le re­tour des corps des fils de Bru­ tus. Leur père avait dé­ci­dé de leur exé­cu­tion après qu’ils eurent com­plo­té pour ré­ta­blir la mo­nar­chie. En ce­la, Bru­tus in­carne le dé­voue­ment sans faille à la Ré­pu­blique, au­de­là de tout in­té­rêt d’ordre pri­vé. »

Si, au­jourd’hui, on ne sa­cri­fie plus guère que sa fa­mille po­li­tique, le dé­voue­ment reste la rai­son so­ciale des élus : « J’ai consul­té les sites per­son­nels et les blogs des sé­na­teurs et dé­pu­tés. Nombre d’entre eux pro­fessent le don de soi, le sens du sa­cri­fice, le dés­in­té­res­se­ment… Ce qui est somme toute contra­dic­toire dans la me­sure où la plu­part sont des pro­fes­sion­nels sou­vent de longue date de la po­li­tique. Les ci­toyens ne s’y trompent pas, qui y voient une élite cou­pée de leurs réa­li­tés quo­ti­diennes. »

Bref, quand les uns disent dé­voue­ment, les autres en­tendent dé­voie­ment. ■

(1) Pro­fes­seur d’his­toire à l’uni­ver­si­té de Neu­châ­tel (Suisse) et di­rec­teur d’études à l’école pra­tique des hautes études (EPHE) à Pa­ris.

(2) Édi­tions Mé­tai­lié.

PHO­TO AFP

EU­RO DE FOOT­BALL. Le sport est au­jourd’hui un des plus sûrs vec­teurs du na­tio­na­lisme.

HIS­TO­RIEN. Oli­vier Ch­ris­tin.

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