L’élec­tion, entre dé­mo­cra­tie et aris­to­cra­tie

La Montagne (Brive) - - France & Monde Actualités - Pro­pos re­cueillis par J. Pilleyre

Coeur bat­tant de la dé­mo­cra­tie, les élec­tions ré­in­jectent du sang bleu dans une Ré­pu­blique qui n’a ma­ni­fes­te­ment pas to­ta­le­ment rom­pu avec l’an­cien Ré­gime.

Au­teur de Vox po­pu­li. Une his­toire du vote avant le suf­frage uni­ver­sel (*), Oli­vier Ch­ris­tin, spé­cia­liste de l’his­toire re­li­gieuse du dé­but de l’époque mo­derne, a fait de cette am­bi­va­lence un su­jet de ré­flexion… de choix.

■ De la dé­si­gna­tion à l’élé­va­tion, l’élec­tion n’est pas gage de dé­mo­cra­tie ? Pas for­cé­ment. Car ce choix col­lec­tif se tra­duit par un ap­pel et une dis­tinc­tion. Il a sou­vent quelque chose de l’épi­pha­nie, comme si les hommes de­vaient en­core re­con­naître ce­lui que Dieu a dé­jà choi­si. L’élec­tion du pape ne com­mence­t­elle pas par une messe du Saint­es­prit ? Le can­di­dat na­tu­rel n’est­il pas ce­lui que tout et tous dé­si­gnent ? Ain­si les no­tables ont­ils suc­cé­dé aux nobles dans la ges­tion des af­faires po­li­tiques. L’éloi­gne­ment de la classe po­li­tique des ci­toyens or­di­nai­ res ne date pas d’hier. Il s’ins­crit dans une longue his­toire.

■ Le ti­rage au sort au contraire… « Le suf­frage par le sort est de la na­ture de la dé­mo­cra­tie ; le suf­frage par le choix est celle de l’aris­to­cra­tie », écri­vait Montesquieu, en 1748, dans De l’es­prit des lois. Sur le plan de la re­pré­sen­ta­ti­vi­té comme de l’éga­li­té des chances à ac­cé­der aux charges po­li­tiques, le ti­rage au sort pa­raît a prio­ri plus ju­di­cieux. Mais ce mode de dé­si­gna­tion des as­sem­blées in­tro­duit d’autres pro­blèmes.

■ Les­quels ? Hier à Athènes, au­jourd’hui dans quelques ex­pé­riences par­ti­ci­pa­tives (On­ta­rio, Is­lande) et en France même pour la consti­tu­tion des ju­rés d’as­sises, le ti­rage au sort a certes fait ses preuves. Mais cette sou­ve­rai­ne­té po­pu­laire n’est pas né­ces­sai­re­ment sy­no­nyme de pro­grès : elle pour­rait ain­si être sol­li­ci­tée pour ré­ta­blir la peine de mort, in­tro­duire des pra­tiques de dé­chéance de na­tio­na­li­té ou dur­cir la lé­gis­la­tion sur les mi­grants. L’exemple suisse, où une vo­ta­tion est pos­sible à partir de 100.000 si­gna­tures, a mon­tré que le pire ou le meilleur pou­vait sor­tir des urnes dans ces formes de dé­mo­cra­tie di­recte.

■ Mais en­core ? Le ha­sard, la lo­te­rie du sort, ne gomme que dans un pre­mier temps les dif­fé­rences so­ciales. Dans un se­cond, hié­rar­chie et do­mi­na­tion re­prennent leurs droits. On peut comme le phi­lo­sophe Jacques Ran­cière pos­tu­ler l’éga­li­té des in­tel­li­gences, mais les tra­jec­toires so­ciales font que toutes n’ont pas eu ac­cès au même ni­veau sco­laire ou cultu­rel, n’ont pas les mêmes dis­po­ni­bi­li­tés ou re­ve­nus, la même ai­sance au ma­nie­ment des af­faires, etc. La dé­mo­cra­tie athé­nienne et la Ré­pu­blique de Ve­nise ont très vite mon­tré que par­mi les ti­rés au sort, une poi­gnée avait un as­cen­dant sur tous les autres et que c’était ceux­là qui exer­çaient vé­ri­ta­ble­ment le pou­voir. Ajou­tons que les dé­ci­sions dans ce type d’as­sem­blées pour­raient en fait être lar­ge­ment dic­tées par les experts qui de­vraient en­tou­rer les ci­toyens ti­rés au sort et les ai­der à se re­pé­rer dans le ma­quis lé­gis­la­tif. Est­ce plus ras­su­rant ? ■ Pas pour le dé­bat d’idées… Sans cam­pagne élec­to­rale, sans op­po­si­tion du­ra­ble­ment consti­tuée, la confron­ta­tion des idées pour­rait en ef­fet dé­ser­ter la vie po­li­tique et un dés­équi­libre idéo­lo­gique s’ins­tau­rer. (*) Seuil, coll. « Li­ber », 2014

PHO­TO FRÉ­DÉ­RIC LONJON

VOTE. La ma­gie des urnes.

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