LE FEUILLE­TON

La Montagne (Brive) - - Avis D’obsèques -

Ma­rie ar­ri­va, criant, pleu­rant, riant et cou­rant comme une jeune fille. L’homme lâ­cha So­lange et em­bras­sa sa mère. Elle le re­gar­dait comme une ap­pa­ri­tion tout en mar­mon­nant : – C’est toi, c’est bien toi, mon pe­tit… Elle le pal­pait, ne lais­sait per­sonne s’en ap­pro­cher : il était tout à elle et elle ne voyait que lui… Il l’écar­ta dou­ce­ment car Agnès pous­sait vers lui An­toine et De­nise. Ils avan­çaient, in­ti­mi­dés de­vant ce père dont on leur avait tant par­lé et qu’ils ne re­con­nais­saient pas… Lui, les yeux mouillés, contem­plait les deux en­fants et, pour la pre­mière fois, un sou­rire illu­mi­na son vi­sage fa­ti­gué. – Mes en­fants, fi­nit-il par dire avant de se bais­ser et de les prendre, un sur chaque bras, pour les ser­rer contre lui… – Mes en­fants, ré­pé­tait-il, les yeux rem­plis de larmes, tout en les contem­plant à tour de rôle. Quand il les lâ­cha, An­toine et De­nise s’écar­tèrent et re­tour­nèrent près de leur mère. Alors les gens s’ap­pro­chèrent et ce furent des em­bras­sades sans fin, des ser­re­ments de main et des tapes sur le dos : le vil­lage re­nouait avec l’un des siens dont il avait été sé­pa­ré pen­dant des an­nées. Une fois les ef­fu­sions pas­sées, les ques­tions fu­sèrent : – Où étais-tu ? Que fai­sais-tu ?… Il n’avait pas le temps de ré­pondre qu’une autre ques­tion était po­sée et ce­la conti­nuait, conti­nuait… Comme à chaque re­tour, les gens vou­laient tout sa­voir. Jules, ap­puyé contre le mur, avait po­sé sa mu­sette à ses pieds et es­sayait de conten­ter tout le monde en ra­con­tant les cinq an­nées qu’il ve­nait de vivre. – Je n’étais pas mal­heu­reux, ex­pli­quait-il, c’était un peu le même tra­vail qu’ici ; mais ce n’était pas la même fa­çon de conser­ver le foin, on fai­sait de l’en­si­lage… Un autre l’in­ter­rom­pit : – Vous man­giez bien ? – À la ferme, c’était comme dans toutes les mai­sons, mais on man­geait dans une pièce à part… Ils vou­laient tout sa­voir même les plus pe­tits dé­tails in­si­gni­fiants. Il leur ex­pli­qua même en riant : – Une poule avait fait son nid dans la grange et, comme on at­ten­dait tous les jours notre li­bé­ra­tion, je n’avais rien dit à per­sonne. Je pen­sais prendre les oeufs en par­tant et puis, je les ai ou­bliés !… Tout le monde se mit à rire. Fi­na­le­ment, leur cu­rio­si­té sa­tis­faite, les vil­la­geois consen­tirent à lais­ser l’homme en­trer dans sa mai­son.

Jules prit cha­cun de ses en­fants par la main et mar­cha d’un pas dé­ci­dé vers Car­da­belle. So­lange le sui­vait et Ma­rie mo­no­lo­guait tout haut. Agnès avait dis­pa­ru, par­tie dé­te­ler les boeufs.

Quand ils furent ar­ri­vés, l’homme s’as­sit lour­de­ment sur une chaise et pro­me­na son re­gard sur les murs, le pla­fond et s’ex­cla­ma : – On di­rait que je suis par­ti hier. Rien n’a chan­gé ici. – On t’a at­ten­du pen­dant six ans et on a tout lais­sé en état pour ton re­tour, ré­pli­qua Ma­rie. Il fit un geste comme pour dire : « Vous pou­viez vivre sans moi ! », mais il ne dit mot. (à suivre)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.