Quand la té­lé­vi­sion amé­ri­caine se joue de la loi des sé­ries

La Montagne (Brive) - - Actu Télé - Jérôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

« Pour qu’une chose soit in­té­res­sante, il suf­fit de la re­gar­der long­temps » (1), écri­vait Gustave Flau­bert. C’est peut-être là l’ex­pli­ca­tion du suc­cès des sé­ries té­lé­vi­sées. Ce n’est pas la seule.

Uni­ver­si­taire spé­cia­liste de ci­né­ma et de lit­té­ra­ture an­glo­phone, Ariane Hu­de­let a joint l’utile à l’agréable en pre­nant pour exemple la sé­rie amé­ri­caine The Wire (Sur écoute) qui passe pour la sé­rie de ré­fé­rence. ■ The Wire ap­par­tient au pay­sage des sé­ries amé­ri­caines ? Et même au­de­là puis­qu’on y re­trouve l’at­trait fa­mi­lier qu’il y avait pour les ro­mans­feuille­tons de la presse du XIXE siècle. L’in­trigue pé­nètre l’in­ti­mi­té des foyers, qui s’y ins­tallent, se pro­jettent, s’iden­ti­fient. La sé­rie ali­mente les dis­cus­sions au bu­reau, au­tour de la ma­chine à ca­fé, chez soi à table, dans les trans­ports en com­mun, etc. Et, parce qu’in­ache­vée ou peu re­gar­dée, quand elle s’ar­rête brus­que­ment, c’est comme une rup­ture amou­reuse. Reste que le suc­cès qu’ont tou­jours connu les sé­ries té­lé­vi­sées est au­jourd’hui am­pli­fié par la qua­li­té tech­no­lo­gique du contexte de pro­duc­tion et de ré­cep­tion.

■ The Wire n’a pas connu un suc­cès im­mé­diat… Lors de sa dif­fu­sion de juin 2002 à mars 2008 sur HBO qui a no­tam­ment pro­duit Les So­pra­nos et Oz, ses taux d’au­dience étaient très mo­destes. Mais The Wire s’est fi­na­le­ment im­po­sée comme l’une des sé­ries ma­jeures de ces der­nières dé­cen­nies grâce à des cri­tiques di­thy­ram­biques, à un in­té­rêt uni­ver­si­taire sou­te­nu et au bouche­à­oreille même tar­dif avec, entre autres, Ba­rack Oba­ma qui en fait sa sé­rie pré­fé­rée.

■ Qu’a-t-elle de plus que les autres sé­ries ? Parce qu’elle n’émane pas de pro­fes­sion­nels de la té­lé­vi­sion, ce n’est pas à pro­pre­ment par­ler une « sé­rie­culte », mais une « grande oeuvre » en de­hors des modes. Créée par Da­vid Si­mon, an­cien jour­na­liste du Bal­ti­more Sun, et co­écrite avec Ed Burns, an­cien « ma­rine », po­li­cier, puis en­sei­gnant, la sé­rie a aus­si bé­né­fi­cié d’une équipe de scé­na­ristes ex­cep­tion­nelle, quelques­uns ve­nant du ro­man noir comme Den­nis Le­hane, Ri­chard Price ou George Pe­le­ca­nos. En outre, Da­vid Si­mon si­tue The Wire dans la li­gnée des tra­gé­dies grecques. Les ins­ti­tu­tions et les lois du mar­ché ont juste rem­pla­cé les dieux au pan­théon. ■ Une tra­gé­die grecque ? Ou même une épo­pée « ho­mé­rienne » ser­vie par des ac­teurs en état de grâce, cer­tains ve­nus d’ou­treManche comme Do­mi­nic West ou Idris El­ba. Celle­ci dé­peint les ef­fets des­truc­teurs de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion et du ca­pi­ta­lisme ul­tra­li­bé­ral à Bal­ti­more, ville de la côte Est amé­ri­caine dont la po­pu­la­tion est à ma­jo­ri­té noire. L’am­pleur du ta­bleau so­cio­lo­gique est sai­sis­sante. Cinq sai­sons, 60 heures de sé­rie, avec le tra­fic de drogue pour fil rouge, suf­fisent à poin­ter sans ma­ni­chéisme les conflits ra­ciaux, les in­éga­li­tés so­ciales et les dé­viances po­li­tiques. Dea­lers, en­sei­gnants, ca­més, flics, avo­cats, po­li­ti­ciens, syn­di­ca­listes, se croisent et s’af­frontent sans ja­mais vrai­ment se ren­con­trer. ■ L’ar­gent dicte les règles du jeu… De­puis les quar­tiers déshé­ri­tés où sé­vit le tra­fic, l’ar­gent sale gan­grène toute la ville avec les mêmes lo­giques, les mêmes pra­tiques, les mêmes écarts et des dé­ci­sions po­li­tiques qui s’avèrent plus mor­ti­fères que le tra­fic de drogue. Les po­li­tiques ont le choix, pas les tra­fi­quants qui ont gran­di au mi­lieu de la drogue. Souffle tou­te­fois un peu d’hu­ma­nisme à la fa­veur de per­son­nages comme Omar Lit­tle, tra­fi­quant et gay, qui joue les Ro­bin des Bois. L’hu­mour entre aus­si dans ce constant sombre, lu­cide, mais pas cy­nique même si les ré­bel­lions y res­tent vaines. ■ Il y a de vrais par­tis pris es­thé­tiques… Le choix du for­mat écran 4/3 au lieu du 16/9e au­jourd’hui gé­né­ra­li­sé im­pose une image étouf­fante et lu­mi­neuse à la fois qui colle aux uni­vers ur­bains tour­men­tés ha­bi­tuels des scé­na­ristes. En blu­ray, c’est le for­mat 16/9e, sans doute plus conforme aux at­tentes d’un autre pu­blic, qui a ce­pen­dant été re­te­nu. Le for­mat 4/3 in­duit des ca­drages res­ser­rés, sans ho­ri­zon, comme pour rendre plus sen­sible, presque pal­pable, l’at­mo­sphère vio­lente et op­pres­sante des quar­tiers déshé­ri­tés de Bal­ti­more. Ce for­mat 4/3, qui ap­par­tient au pas­sé de la té­lé­vi­sion et du ci­né­ma, est une autre fa­çon de dire qu’il n’y a pas d’ave­nir dans ces ghet­tos. Les mou­ve­ments de ca­mé­ras sont aus­si très dis­crets. Et si, en post­pro­duc­tion, le son pro­fite de bruits ra­jou­tés, il n’y a pas de grands pay­sages ni de mu­sique d’at­mo­sphère pour dic­ter ses sen­ti­ments au té­lé­spec­ta­teur. ■

(1) Lettre à Al­fred le Poi­te­vin en 1845.

(2) Maître de confé­rences en études an­glo­phones à l’uni­ver­si­té Pa­ris Di­de­rot, Ariane Hu­de­let vient de pu­blier The Wire. Les règles du jeu, PUF, 13 eu­ros.

PHO­TO AFP

IDRIS EL­BA. Pas de grande sé­rie sans grands ac­teurs.

AU­TEURE Ariane Hu­de­let.

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