« Ce ne se­ra pas la fin du monde, mais… »

Jean Jou­zel, ex­pert en cli­ma­to­lo­gie, était hier à Tulle, pour une confé­rence

La Montagne (Brive) - - Corrèze Actualité - Alain Al­bi­net alain.al­bi­net@cen­tre­france.com

Prix No­bel de la paix 2007 en tant que vice-pré­sident du Groupe in­ter­gou­ver­ne­men­tal d’ex­perts sur l’évo­lu­tion du cli­mat (GIEC) au titre de lan­ceur d’alerte sur l’ur­gence cli­ma­tique, Jean Jou­zel a ani­mé, hier ma­tin, une confé­rence à la ci­té ad­mi­nis­tra­tive de Tulle.

La jour­née d’hier était peut­être l’une des plus chaudes de cette an­née 2016 et c’est à pied, ac­com­pa­gné du pré­fet dans les rues la ville, que Jean Jou­zel est ar­ri­vé à la ci­té ad­mi­nis­tra­tive de Tulle. Le cher­cheur du CNRS, ex­pert en cli­ma­to­lo­gie et l’une des che­villes ou­vrières de la COP 21, confé­rence mon­diale sur le cli­mat qui s’est te­nue à Pa­ris en dé­cembre der­nier, était ve­nu en Cor­rèze pour en faire une dé­cli­nai­son pra­tique à l’usage des ser­vices de l’état. Une soixan­taine de per­sonnes ont as­sis­té à cette confé­ren­ce­dé­bat. ■ Rap­pe­lez-nous les grandes ten­dances du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. La tem­pé­ra­ture moyenne a aug­men­té d’un de­gré de­puis le dé­but du XXE siè­cleet­le­san­nées 2014 et 2015 ont été ex­cep­tion­nel­le­ment chaudes. Ce­la se tra­duit par la fonte des gla­ciers, une élé­va­tion du ni­veau des mers, l’aggravation des sé­che­resses et des phé­no­mènes cli­ma­tiques ex­trêmes. C’est dif­fi­cile de com­prendre que nous ne sommes qu’au tout dé­but du pro­ces­sus. Si la tem­pé­ ra­ture croit de 4 ou 5 de­grés d’ici à la fin du siècle, ce se­ra un autre monde.

■ Où en est-on des en­ga­ge­ments des pays à la COP 21 de Pa­ris ? Les dé­ci­deurs po­li­tiques ont pris au sé­rieux le diag­nos­tic des scien­ti­fiques et ac­cep­té l’idée de main­te­nir en de­çà de 2 de­grés le ré­chauf­fe­ment pour pou­voir s’adapter. Mais les en­ga­ge­ments sont loin de cet ob­jec­tif. On va plu­tôt vers 3­3,5 de­grés avec 35 % d’émis­sions de gaz à ef­fet de serre en trop. ■ Ce­la bloque où ? La confé­rence de Pa­ris a été un suc­cès. On ne pou­vait pas es­pé­rer mieux. Mais il y a un fos­sé entre les ob­jec­tifs et les en­ga­ge­ments. Il fau­drait que la ré­duc­tion des gaz à ef­fet de serre soit le double que ce qui est pré­vu d’ici 2030. L’eu­rope et la France ont dé­ci­dé de bais­ser de 40 %, la Chine et les États­unis de sta­bi­li­ser, mais l’inde et d’autres pays conti­nuent à aug­men­ter et c’est loin d’être ga­gné.

■ Les po­li­tiques fran­çaises sont-elles co­hé­rentes en la ma­tière ? Elles sont re­la­ti­ve­ment am­bi­tieuses et mar­quées par la conti­nui­té. Les pré­si­dences Chi­rac, Sar­ko­zy et Hol­lande ont gar­dé le même ob­jec­tif.

■ A quoi res­sem­ble­ra notre pays en 2030-2050 ? Je suis né en Bretagne et les hi­vers des an­nées 1950­1960 ne res­semblent pas à ce qu’ils sont au­jourd’hui. Pour la France, ce ne se­ra pas la fin du monde, mais il faut s’at­tendre à 10 cm de plus du ni­veau des mers, plus de pro­blèmes de sé­che­resse dans le sud du pays, des pré­ci­pi­ta­tions plus fortes sur la fa­çade At­lan­tique avec plus de risques d’inon­da­tions. C’est un mou­ve­ment lent qui ne s’ar­rê­te­ra ja­mais. On s’at­tend à 40 cm d’élé­va­tion du ni­veau des mers vers la fin du siècle. ■ Quels sont les moyens d’agir con­crè­te­ment ? Il ne faut pas tout at­tendre des gou­ver­ne­ments. Tout ce­la doit nous in­ter­ro­ger sur notre fa­çon de nous dé­pla­cer, de nous chauf­fer, de nous ali­men­ter. Il y a des moyens d’agir au ni­veau des col­lec­ti­vi­tés, des élus, des as­so­cia­tions, des en­tre­prises et de chaque ci­toyen. Le rôle des en­sei­gnants est aus­si très im­por­tant. Il faut une vraie prise de conscience de tous. ■ La ques­tion du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ne doit-elle pas in­ves­tir aus­si le champ so­cial ? C’est un pro­blème so­cial aus­si, car les in­éga­li­tés vont s’ac­croître avec le ré­chauf­fe­ment. Les pauvres et les riches ne se­ront pas égaux de­vant les évé­ne­ments cli­ma­tiques ex­trêmes. Et les po­pu­la­tions ai­sées trou­ve­ront tou­jours des en­droits où il fait bon vivre…

Il y au­ra aus­si des in­éga­li­tés ter­ri­to­riales qui contri­bue­ront à la dé­sta­bi­li­sa­tion de ré­gions en­tières. L’ONU parle de 250 mil­lions de ré­fu­giés cli­ma­tiques d’ici 2050, même s’il faut prendre ces chiffres avec des pin­cettes. ■

PHO­TO AGNÈS GAU­DIN

JEAN JOU­ZEL. « Les ef­forts d’au­jourd’hui n’au­ront pas d’ef­fet avant 2030-2050 ».

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