Un vé­ri­table trou noir de la ré­flexion éco­no­mique et po­li­tique

La Montagne (Brive) - - Économie - Pro­pos recueillis par J. Pilleyre

La dette pu­blique res­treint la ré­flexion po­li­tique.

So­cio­logue (CNRS, IRISSo­pa­ris Dauphine), Ben­ja­min Lemoine s’en in­quiète : « Res­ter arr imé à ce seul ins­tru­ment de mar­ché pour fi­nan­cer les dé­cou­verts sa­ture l’ho­ri­zon du sou­ve­rain et em­pêche de pen­ser des al­ter­na­tives, ra­di­cales ou non. »

■ Le re­cours à la dette est dé­fi­ni­ti­ve­ment en­tré dans les moeurs ? Le re­cours au mar­ché pour fi­nan­cer l’état n’est re­mis en cause qu’à la marge. Aux yeux de la plu­part des ac­teurs em­bar­qués dans le com­merce de la dette ( les hauts fonc­tion­naires du Tré­sor, les banques, les in­ves­tis­seurs et les agences de no­ta­tion), ce re­cours au mar­ché est une tech­nique « neutre » : l’état ob­tien­drait des prêts avec les taux d’in­té­rêt qu’il mé­rite. En prê­tant fa­ci­le­ment ou en mon­trant de larges ré­ti­cences, les mar­chés agi­raient loin de toute idéo­lo­gie mais au nom des « fon­da­men­taux » de l’éco­no­mie et ne se­raient qu’un miroir de la réa­li­té bud­gé­taire des États dé­bi­teurs.

■ Ce qui ne va pas de soi… La ré­in­tro­duc­tion, au mi­ lieu des an­nées 1960, des tech­niques de mar­ché a pro­vo­qué d’in­tenses contro­verses car il fal­lait dé­faire d’autres mé­ca­nismes qui per­met­taient à l’état de se fi­nan­cer d’ au­to­ri­té, à tra­vers son propre cir­cuit d’épar­gnants et de banques qu’il contrô­lait. Re­ve­nir au mar­ché de­vait se faire contre l’éco­no­mie ad­mi­nis­trée et la fi­nance sous tu­telle qui avaient été lé­gi­ti­mées après la Se­conde Guerre mon­diale. Ce­la re­ve­nait aus­si à dé­fendre un vé­ri­table pro­jet de so­cié­té tour­né vers la lutte contre l’in­fla­tion, la « trans­pa­rence » et la li­ber­té des ac­teurs ban­caires et fi­nan­ciers qu’on di­sait alors op­pri­més par les ré­gle­men­ta­tions. L’en­jeu était bien de faire des­cendre l’état de son pié­des­tal de « ban­quier » de l’éco­no­ mie et de di­rec­teur du cré­dit na­tio­nal. Cet as­pect conflic­tuel et idéo­lo­gique des trans­for­ma­tions a dis­pa­ru et fait ap­pa­raître le re­cours au mar­ché comme un élé­ment na­tu­rel et in­con­tour­nable du pay­sage.

■ L’état ne fait- il pas trop siennes les prio­ri­tés des in­ves­tis­seurs et des agences de no­ta­tion ? Si l’on ad­met que l’état doit se sou­mettre ex­clu­si­ve­ment – sans re­cou­rir à d’autres ins­tru­ments – aux ver­dicts des créan­ciers sur un mar­ché obli­ga­taire, il doit, pour conti­nuer à ob­te­nir de bons taux, sous­crire des en­ga­ge­ments cré­dibles à leurs yeux et en­vi­sa­ger tout un pro­gramme de po­li­tiques bud­gé­tai­ res et éco­no­miques tour­nées vers leurs at­tentes : une épargne ren­table, qui re­pose donc sur une in­fla­tion conte­nue, une banque cen­trale in­dé­pen­dante et une agence de ges­tion de la dette « dé­po­li­ti­sée », c’es­tà­dire conver­tie aux lo­giques de mar­ché ; une place fi­nan­cière at­trac­tive, soit des tran­sac­tions fi­nan­cières fai­ble­ment ré­gle­men­tées et taxées ; un mar­ché du tra­vail com­pé­ti­tif ; des fi­nances pu­bliques équi­li­brées. Bref, un État dis­ci­pli­né et un en­semble d’ar­bi­trages fa­vo­rables au ca­pi­tal fi­nan­cier et ga­ran­tis par des ins­ti­tu­tions pu­bliques mises au dia­pa­son. Cet agen­da po­li­tique est ver­rouillé car in­cor­po­ré dans le lo­gi­ciel des for­ma­tions po­li­tiques qui gou­vernent de­puis une tren­taine d’an­nées.

■ La baisse des taux d’em­prunt in­vite à dé­dra­ma­ti­ser le re­cours à la dette ? La dy­na­mique de taux né­ga­tifs, fa­vo­rable à l’état dé­bi­teur, s’est sta­bi­li­sée même si ce­la concerne es­sen­tiel­le­ment la dette à court terme. Mais ces taux sont ré­ver­sibles, et la confiance des mar­chés est vo­la­tile. Un re­tour­ne­ment de cette conjonc­ture fa­vo­rable em­por­te­rait des consé­quences pro­blé­ma­tiques. Cer­tains, dès à pré­sent, com­mencent à évo­quer un « choc de taux » . Les mar­chés ne man­que­raient alors pas rap­pe­ler, comme ils ont fait dans le cas de la Grèce qui s’est long­temps fi­nan­cée à un taux proche de l’al­le­magne ou de la France via la zone eu­ro, que le « voile d’illu­sion » du fi­nan­ce­ment fa­cile est le­vé et, ce fai­sant, s’au­to­pro­cla­me­raient à nou­veau les porte­pa­role de la vé­ri­té éco­no­mique. ■

Lire. Ben­ja­min Lemoine, L’ordre de la dette, En­quête sur les in­for­tunes de l’état et la pros­pé­ri­té du mar­ché, La Dé­cou­verte, 2016, 22 eu­ros.

SO­CIO­LOGUE. B. Lemoine.

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