La dette brute, une vue ré­duc­trice

Es­ti­mé par l’insee à près de 96 % du PIB, le dé­fi­cit n’a de sens que rap­por­té aux ac­tifs pu­blics

La Montagne (Brive) - - Économie - Jérôme Pilleyre je­rome.pilleyre@cen­tre­france.com

Len­te­ment mais sû­re­ment, la dette fran­çaise ap­proche les 100 points de PIB. Un pas­sif qui oc­culte trop vite des ac­tifs pour­tant réels…

An­née après an­née, gé­né­ra­tion après gé­né­ra­tion, la dette fran­çaise n’en fi­nit pas de gon­fler. Di­rec­teur du dé­par­te­ment ana­lyse et pré­vi­sion de L’OFCE (Ob­ser­va­toire fran­çais des conjonc­tures éco­no­miques), Éric Heyer en re­la­ti­vise la por­tée.

Qu’en­tend-on par dette pu­blique ? Le trai­té de Maas­tricht, ra­ti­fié en 1992, ne re­tient que la dette brute, soit le pas­sif des ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques ( APU) : État, col­lec­ti­vi­tés lo­cales et Sé­cu­ri­té so­ciale. En France, cette dette at­teint 96,1 points du PIB (pro­duit in­té­rieur brut) en 2015.

La rap­pro­cher de la dette d’un mé­nage, n’est-ce pas abu­sif ? Cette com­pa­rai­son est inepte parce qu’à la dif­fé­rence des êtres vi­vants l’état n’est pas mor­tel et qu’à la dif­fé­rence des mé­nages il fixe lui­même son ni­veau de re­ve­nu. Par ailleurs, ja­mais il ne se­ra de­man­dé à une seule gé­né­ra­tion de rem­bour­ser l’in­té­gra­li­té de la dette, mais tout au plus de la ra­me­ner à 60 % du PIB. Pour les Fran­çais, 96 % d’un peu plus de 2.000 mil­liards d’eu­ros, c’est 32.000 € par ha­bi­tant… La ré­duc­tion de cette dette ne s’opé­re­ra que sur une longue du­rée. En­fin, quitte à com­pa­rer, quand un mé­nage sol­li­cite un em­prunt, la banque exa­mine son pa­tri­moine, pour­quoi ne pas faire de même pour les ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques ?

■ Y a-t-il un ni­veau de dette dé­rai­son­nable ? Ce ni­veau, jus­te­ment, dé­pend du pa­tri­moine de la puis­sance pu­blique. Tous les ans, l’insee l’éva­lue sur la base du mar­ché, dis­tin­guant ac­tifs fi­nan­ciers et non fi­nan­ciers. Dans les pre­miers entrent les en­tre­pr ises pu­bliques, les par­ti­ci­pa­tions de l’état dans les en­ tre­prises pri­vées, les stocks d’or, etc. ; dans les se­conds, le ré­seau rou­tier, les parcs im­mo­bi­liers, etc. Au fi­nal, de­puis 1978, les ac­tifs fi­nan­ciers ( 57 % du PIB en 2014) et non fi­nan­ciers (90 % du PIB en 2014) dé­te­nus par les APU sont tou­jours res­tés su­pé­rieurs à l’en­semble des en­ga­ge­ments fi­nan­ciers des APU (131 % du PIB en 2014). La va­leur nette des APU était de 17 % du PIB fin 2014, ce qui cor­res­pond à un ac­tif net de 8.300 € par ha­bi­tant.

■ La com­pa­rai­son entre États n’est pas per­ti­nente ? Dans le monde an­glo­saxon, les États ont moins d’ac­tifs au contraire de nombre d’états d’eu­rope conti­nen­tale et donc, à taux d’en­det­te­ment équi­valent, les pre­miers sont ain­si moins sol­vables.

■ D’où des taux d’em­prunt en­core bas pour la France ? Avec des per­for­mances éco­no­miques moindres et un taux d’en­det­te­ment lé­gè­re­ment su­pé­rieur, la France em­prunte à 0,4 % à dix ans contre plus de 1,5 % pour le Royaume­ Uni et les États­unis. L’al­le­magne, moins en­det­tée et éco­no­mi­que­ment plus forte em­prunte à moins de 0 % !

■ Qui prête à moins de 0 % ? En pé­riode de forte in­cer­ti­tude, comme avec le Brexit, un trans­fert s’opère des pla­ce­ments ris­qués, comme les mon­naies exo­tiques ou les ac­tions, vers les pla­ce­ments moins ris­qués comme l’eu­ro ou le dol­lar, mais aus­si les dettes sou­ve­raines. Cette fuite vers la qua­li­té ou « fly to qua­li­ty » avait dé­jà été ana­ly­sée par Keynes. Au­jourd’hui, les dettes fran­çaise et a for­tio­ri al­le­mande ou suisse sont un pla­ce­ment sé­cu­ri­sant, qui se paie le cas échéant en prê­tant lé­gè­re­ment à perte. En outre, de nou­velles ré­gle­men­ta­tions obligent banques et as­su­rances à pos­sé­der des titres sans risques. Elles se tournent vers la dette sou­ve­raine, de leur pays d’ori­gine sou­vent.

■ Existe-t-il une bonne et une mau­vaise dette ? Si les pou­voirs pu­blics dé­cident de construire un hô­pi­tal, des plans des ar­chi­tectes à la der­nière pierre, plus ou moins dix ans s’écoulent avant l’ou­ver­ture. Aus­si n’est­il pas anor­mal que les gé­né­ra­tions fu­tures qui bé­né­fi­cie­ront plei­ne­ment de cette offre de soins par­ti­cipent à son fi­nan­ce­ment par la dette. S’agis­sant d’aug­men­ter des fonc­tion­naires ren­dant un ser vice dont pro­fitent au quo­ti­dien les gé­né­ra­tions ac­tuelles, il pa­raît par contre lo­gique que ce ser­vice soit à leur charge et fi­nan­cé par leurs im­pôts.

■ Plus glo­ba­le­ment ? Il y a une lo­gique contra­cy­clique qui consiste à sou­te­nir l’ac­ti­vi­té quand celle­ci s’es­souffle et frei­ner l’in­ves­tis­se­ment pu­blic quand cel­le­ci s’em­balle avec, au fi­nal, un taux d’en­det­te­ment égal à zé­ro sur les deux phases cu­mu­lées, soit le cycle en­tier. Mais si les dé­fi­cits conjonc­tu­rels sont in­té­res­sants, les dé­fi­cits struc­tu­rels ne le sont pas sauf liés à un in­ves­tis­se­ment d’ave­nir comme l’édu­ca­tion par exemple. Sa main­d’oeuvre qua­li­fiée vaut à la France d’être au troi­sième ou qua­tr ième rang pour les in­ves­tis­se­ments di­rects étran­gers.

■ Quelle évo­lu­tion de la dette fran­çaise ? Elle va se sta­bi­li­sait à un haut ni­veau avant de se ré­sor­ber pe­tit à pe­tit à la fa­veur d’une hausse lé­gère de l’in­fla­tion et de la crois­sance, ain­si que d’une baisse du dé­fi­cit no­mi­nal. ■

PHO­TO AFP

BRUXELLES. La Com­mis­sion eu­ro­péenne se veut gar­dienne d’une or­tho­doxie fi­nan­cière sour­cilleuse.

ÉCO­NO­MISTE. Éric Heyer.

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