LE FEUILLETON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

La jeune fille se de­man­da si cette nappe n’était pas celle qui se trou­vait sur la table du temps de sa mère. En tout cas, elle l’avait tou­jours vue… Il n’y avait pas d’ar­moire ; seul un pla­card, aux portes dis­jointes, fai­sait face à un cru­ci­fix pla­cé sur le man­teau de la che­mi­née. Le sol, en terre bat­tue, for­mait des creux de­vant l’évier de pierre et près de la fe­nêtre. La mai­son sen­tait la mi­sère et le manque de soin… La jeune fille sou­pi­ra : elle au­rait dû ve­nir plus sou­vent, mais elle s’était ha­bi­tuée à la ferme claire et propre de Car­da­belle et re­ve­nir dans cette mai­son lui cau­sait comme un ma­laise. Comme s’il de­vi­nait ses pen­sées, son père ex­pli­qua : – Je sais que la mai­son n’est pas bien te­nue, mais je n’en ai plus la force. J’ai eu un mau­vais rhume au dé­but de l’hi­ver et je n’ar­rive pas à m’en dé­faire. – Moi aus­si, j’au­rais dû ve­nir plus sou­vent prendre de tes nou­velles. Le père eut un geste vague comme pour si­gni­fier que tout ce­la n’avait pas d’im­por­tance, puis il confia, sou­dain, en re­gar­dant sa fille jus­qu’au fond des yeux : – J’ai­me­rais bien re­voir Ga­briel. Bien que sur­prise, Agnès ré­pli­qua : – Il y a long­temps que tu ne l’as pas vu ? – Long­temps ? Je ne sais pas, mais je vou­drais le re­voir. – Veux-tu que j’écrive à la tante Émi­lie, pour lui dire de ve­nir te voir ? Jus­te­ment, je ne lui ai pas en­core pré­sen­té mes voeux. Je le fe­rai, ce soir. – Dis-lui bien qu’elle vienne, au plus tôt, et avec Ga­briel. Cette fois, la jeune fille fut alar­mée. – Que se passe-t-il ? Pour­quoi es-tu si pres­sé de voir Ga­briel ? – Parce que, à mon âge, ma pe­tite fille, on ne sait de quoi de­main se­ra fait et j’ai­me­rais re­voir tous mes en­fants avant mon dé­part. – Mais, père, tu n’es pas ma­lade à ce point ! Le père ne ré­pon­dit pas. Agnès s’af­fo­la : – Il faut faire ve­nir le mé­de­cin. Il te don­ne­ra une po­tion pour ta toux. Le vieil homme haus­sa les épaules : – Les mé­de­cins ne peuvent rien contre les an­nées et la fa­tigue ac­cu­mu­lée. Ne dé­pense pas des sous pour le mé­de­cin. Ap­plique-moi, si tu veux, un de ces ca­ta­plasmes de mou­tarde et de fa­rine de lin comme fai­sait ta mère, autrefois. Ils me fai­saient suer et le froid s’en al­lait avec la sueur. La jeune fille se le­va et se di­ri­gea vers le pla­card. Tout en haut, se trou­vait une pharmacie ru­di­men­taire où elle trou­va tous les in­gré­dients pour faire un ca­ta­plasme. Le père se le­va et s’en al­la vers l’al­côve ca­chée par un ri­deau dont la cou­leur verte autrefois avait vi­ré au mar­ron avec le temps et la fu­mée. Le père quit­ta ses ga­loches noires, son pan­ta­lon et ses chaus­settes et se glis­sa dans le lit avec un sou­pir de sa­tis­fac­tion. – Ah, c’est en­core dans le lit que je me sens le mieux !… Pen­dant ce temps, Agnès avait fait chauf­fer de l’eau et y avait dé­layé la fa­rine de lin en la re­muant avec une cuillère. Elle at­ten­dit que le mé­lange ne soit pas trop chaud, le glis­sa dans une ser­viette de toi­lette, le sau­pou­dra d’une pin­cée de mou­tarde avant de re­plier la ser­viette et de se di­ri­ger vers le lit.

(à suivre)

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