L’ar­doi­sier, les yeux et la voix du Tour

Jean­pierre Rou­gier a été au coeur de la Grande Boucle pen­dant quatre an­nées

La Montagne (Brive) - - Sports - Au­drey Clier au­drey.clier@cen­tre­france.com

Ar­doi­sier du Tour de France de 1973 à 1976, Jean-pierre Rou­gier ouvre la boîte à sou­ve­nirs.

Quand on dit Tour de France, on a ten­dance à pen­ser cou­reurs, ca­ra­vane et hô­tesses. Pour­tant, ce n’est pas que ce­la. Il y a aus­si l’ar­doi­sier, ce­lui qui chro­no­mètre les écarts entre le pe­lo­ton et les échap­pés. Un poste stra­té­gique qu’a oc­cu­pé le Li­mou­sin Jean­Pierre Rou­gier pen­dant trois an­nées. Il ra­conte.

Alors c’était com­ment ? « C’était une belle ex­pé­rience », ré­pond Jean­pierre Rou­gier. Mais pas plus. Il n’en est pas fier, ni or­gueilleux. Il est juste content d’avoir pris ce qu’il y avait à prendre. Des sou­ve­nirs et des his­toires à ra­con­ter.

S’il ne s’en vante pas comme on au­rait pu l’ima­gi­ner, c’est parce qu’il se consi­dère comme un op­por­tu­niste. « Je connais­sais bien Ro­bert Tau­rand, le se­cré­taire gé­né­ral du Tour de France. Un jour il m’a dit “j’ai une place, tu ne veux pas être ar­doi­sier ?” J’ai dit oui de suite. Qui n’au­rait pas ac­cep­té ? », se sou­vient­il.

En 1973, chro­no­mètre dans une main et ar­doise dans l’autre, le voi­là par­ti sur les routes de France à suivre le cé­lèbre Ed­dy Mer­ckx ou Luis Oca­na.

Pas de GPS

Mais si ce tra­vail était avant tout une bonne par­tie de plaisir, il était aus­si stra­té­gique. Car sans GPS ni té­lé­phone por­table ou oreillette, l’ar­doi­sier était le seul à suivre la course de bout en bout. Stra­té­gique, on di­sait…

« J’étais les yeux et la voix des di­rec­teurs spor­tifs car ils étaient en queue de pe­lo­ton. Ils ne voyaient pas la course. C’est moi, par ra­dio, qui leur trans­met­tait les in­for­ma­tions », ex­plique Jean­pierre Rou­gier.

As­sis à l’ar­rière de la mo­to, l’ar­doi­sier était aux pre­mières loges de la course. Pas une échap­pée ne se pas­sait sans lui. En­fin presque…

« Comme souvent sur la course, il ne se pas­sait pas grand­chose. Il m’est ar­ri­vé de m’en­dor­mir, ap­puyé sur mon ar­doise. Mais vrai­ment ce n’est ar­ri­vé que quelques fois… Pa­reil une fois, il n’y avait tel­le­ment rien, qu’avec mon mo­tard, on a dé­ci­dé d’al­ler man­ger. On a pris 15 mi­nutes d’avance sur les cou­reurs pour être sûr d’avoir le temps de gri­gno­ter. On a trou­vé des gens avec un bar­be­cue, du pi­nard. C’était super sym­pa. Et, sou­dain, je vois Mer­ckx avec son maillot jaune nous pas­ser de­vant. On a sau­té sur la mo­to », se rap­pelle­t­il en ri­go­lant.

À part ces quelques en­torses à la règle, Jean­pierre Rou­gier jure qu’il res­tait tou­jours aux aguets. Qu’il pleuve ou qu’il vente.

« Dès que je per­ce­vais un écart qui com­men­çait à se creu­ser, je pre­nais un repère vi­suel, comme un arbre ou une mai­son, et je dé­clen­chais le chro­no­mètre. J’étais le seul à prendre la dé­ci­sion », ex­plique plus sé­rieu­se­ment l’an­cien pro­fes­seur de gym.

À coup de pompe

Mais ce dont il se sou­vient le plus c’est d’avoir ri. Beau­coup même. Comme ce fa­meux jour où il a vu un cou­reur pé­ter un câble lors d’une étape.

« Nous étions sur une route en Es­pagne. Je me sou­viens que le par­cours n’était pas gou­dron­né, donc les cou­reurs avaient tous leur pompe sur le dos. Un cou­reur fran­çais était par­ti de­vant et avait même creu­sé l’écart. L’équipe Mol­te­ni était juste der­rière lui. Ça l’a aga­cé d’avoir des grosses poin­tures rou­ler sur lui donc il est des­cen­du de son vélo, il a at­ten­du ses pour­sui­vants et les a ta­pés avec sa pompe. Il n’était pas dans un état nor­mal », ri­gole en­core l’an­cien pro­fes­seur de gym.

Mais si cer­taines anec­dotes étaient drôles, d’autres l’ont beau­coup moins fait rire. Ou alors si, mais jaune. « Des cou­reurs d’une grande équipe sont ve­nus une fois me de­man­der s’il était pos­sible que je range leurs gourdes dans mon sac de mo­to. Ça vou­lait tout dire… », s’in­digne­t­il en­core. C’est jus­te­ment ce genre d’anec­dotes « af­fli­geantes » qui l’a pous­sé à rendre son ar­doise en 1976. Dé­goû­té par « le mi­lieu spor­tif ».

Qua­rante ans plus tard, si le Li­mou­sin a tou­jours gar­dé son oeil cri­tique sur le Tour de France et le dopage, il gar­de­ra tout de même un ex­cellent sou­ve­nir de ses an­nées pas­sées. « S’il y avait de l’im­bé­cil­li­té, il y avait beau­coup de convivialité. » D’ailleurs, Jean­pierre Rou­gier vien­dra peut­être faire un tour au vil­lage dé­part à Li­moges. En­fin il n’a pas en­core dé­ci­dé… ■

FONC­TIONS. Après avoir été ar­doi­sier pen­dant quatre an­nées, Jean-pierre Rou­gier s’est oc­cu­pé du ra­vi­taille­ment et des bar­rières.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.