Jean­mi­chel Jarre l’élec­tro libre

La Montagne (Brive) - - Musique - Ju­lien Do­don

Jean-mi­chel Jarre est ce­lui qui a vul­ga­ri­sé la mu­sique élec­tro­nique en France. C’était hier. Au­jourd’hui, à 68 ans, il re­part « faire » le monde, Elec­tro­ni­ca vo­lumes 1 et 2 au bout des doigts.

Oxy­gène, c’était en 1976. L’al­bum, le pre­mier de Jean­mi­chel Jarre, qui est tou­jours au­jourd’hui l’un des plus gros suc­cès mu­si­cal fran­çais et a in­tro­duit dans bon nombre d’oreilles l’idée de la mu­sique élec­tro­nique. Jean­mi­chel Jarre, ce sont aus­si ces con­certs XXXL à Shan­ghai, Pé­kin, Hous­ton, Londres, Cu­ba, Le Caire, Athènes, etc.

Il est de re­tour avec Elec­tro­ni­ca Vol 2 : The Heart Of Noise dans les bacs de­puis mai, suite de Elec­tro­ni­ca Vol 1 : The Ti­meMa­chine sor­ti fin 2015 ; deux opus où l’on dé­couvre une mul­ti­tude de col­la­bo­ra­tions avec Rone, Se­bas­tien Tel­lier, Ch­ris­tophe, Pri­mal Scream, Pet Shop Boys, ou plus sur­pre­nant, Edouard Snow­den… Alors qu’il va en­ta­mer une tour­née à tra­vers la pla­nète, le pion­nier évoque son par­cours, ses choix et donne ren­dez­vous au pu­blic. « Je viens de ter­mi­ner la pro­mo à Los An­geles, et là je… » ■… Vous dé­mar­rez ici. D’ailleurs pro­mo est un mot qui ne veut pas dire grand­chose. Lorsque l’on tra­vaille cinq ans sur un pro­jet et que l’on a la chance d’avoir des gens qui s’in­té­ressent à ce que vous avez fait, qui vous posent des ques­tions, j’es­time que c’est plu­tôt un pri­vi­lège. Quand j’en­tends des ar­tistes qui disent ça me prend la tête ,je trouve que c’est dés­équi­li­bré… ■ Avant d’évo­quer Elec­tro­ni­ca, votre nou­vel al­bum, et votre tour­née, je vou­drais juste que vous ra­con­tiez à quel mo­ment de votre vie, et com­ment, la chose mu­si­cale se des­sine pour vous. Quand et com­ment dé­ci­dez-vous de bi­douiller les sons ? Mon grand­père était un in­ven­teur et un mu­si­cien. Un joueur de haut­bois qui en même temps a mis au point l’une des pre­mières consoles de mixage. Il a éga­le­ment mis au point le Tep­paz (pre­mier tourne­disque élec­trique). J’ai été as­sez tôt en contact avec ce rap­port entre la mu­sique et la tech­no­lo­gie. C’est ce qui m’a don­né en­vie de tra­fi­quer des sons et m’a pous­sé à la ren­contre avec Pierre Schaef­fer – créa­teur de la mu­sique concrète au Groupe de re­cherches mu­si­cales (GRM) – le­quel a été mon men­tor et pro­fes­seur. Il m’a mis sur la voix de la mu­sique au­jourd’hui la plus po­pu­laire : la mu­sique élec­tro­nique, qui n’est pas un style de mu­sique par­ti­cu­lier comme le punk ou le rock, mais une autre ma­nière d’abor­der les choses, en termes de sons plus qu’en termes de notes.

La re­la­tion à la tech­no­lo­gie

■ Lorsque l’on dit que vous étiez le pion­nier c’est donc faux… (rires) les vrais ce sont ef­fec­ti­ve­ment Schaeff­fer ou… ; mais ce qui est in­té­res­sant à tra­vers votre ques­tion, c’est sur­tout de consta­ter que cette mu­sique­là vient de l’eu­rope conti­nen­tale et non pas des États­unis. C’est une mu­sique pro­fon­dé­ment an­crée dans la mu­sique clas­sique. Ces longues plages ins­tru qui ne sont pas du tout struc­tu­rées comme un for­mat pop amé­ri­cain. De la même ma­nière, les scènes al­le­mandes ou fran­çaises sont tou­jours très iden­ti­fiées, très connues, il y a une vraie rai­son à ce­la. Moi, j’ai pu être dans les pre­miers, en 1968. ■ Votre al­bum est un fes­ti­val de col­la­bo­ra­tions. Quel en est le sens et plus en­core le vec­teur com­mun ? L’idée d’elec­tro­ni­ca était de réunir des gens qui sont pour moi des sources d’ins­pi­ra­tion. Il y a une rai­son spé­ci­fique pour cha­cun. Tous sont des sales gosses du son, un peu en de­hors du sys­tème – Air, Peaches, Ch­ris­tophe, Mas­sive At­tack, Ga­ry Nu­man, Cin­dy Lau­per, Sé­bas­tien Tel­lier – et en même temps des ac­ti­vistes. ■ On trouve aus­si Edouard Snow­den (*)… L’un, si­non le thème d’elec­tro­ni­ca, c’est cette re­la­tion que l’on a, am­bi­guë, avec la tech­no­lo­gie. Avec à la fois son uti­li­sa­tion quo­ti­dienne et la ma­nière dont nous de­vons au­jourd’hui re­pen­ser notre ap­proche. Tout ce­la pose ques­tion. ■ Dans le sens de l’om­ni­pré­sence de la ma­chine, plu­tôt in­quié­tante… ? Je crois que chaque gé­né­ra­tion gé­nère ses propres in­quié­tudes. Au­jourd’hui, la tech­no­lo­gie, elle est neutre. C’est l’uti­li­sa­tion que l’on en fait qui compte. J’en re­viens à Snow­den. Dans nos so­cié­tés on a tou­jours fait évo­luer les choses en ques­tion­nant l’évo­lu­tion, et ce­la s’est tou­jours fait contre la loi ou le pou­voir en place, tou­jours. Au­jourd’hui c’est quoi le dé­fi ? C’est notre re­la­tion à la tech­no­lo­gie. Donc, lorsque vous ren­con­trez quel­qu’un qui dit non pas stop mais at­ten­tion à l’abus, pour moi c’est un hé­ros mo­derne. Edouard Snow­den n’est pas plus im­por­tant que Pet Shop Boys ou Ch­ris­tophe, mais il a sa place dans l’uni­vers d’elec­tro­ni­ca. Et se­ra, comme les autres, pré­sent sur scène par l’in­ter­mé­diaire de la vi­déo.

« Tous sont des sales gosses du son »

■ Sur scène jus­te­ment, qu’al­lez­vous pro­po­ser ? J’ai en­vie de ce mé­lange entre le tan­gible, l’or­ga­nique, etc. Dans notre ré­gion – Jean­mi­chel Jarre est Lyon­nais – on aime le cô­té or­ga­nique et sen­suel des choses ; et pa­ra­doxa­le­ment pour moi, la mu­sique élec­tro­nique a tou­jours été très or­ga­nique. ■ Vous an­non­cez une tour­née… si­dé­rale. Eu­rope, État­unis, Asie. J’ai très en­vie. Quand on est res­té long­temps en stu­dio, on a en­vie d’ou­vrir la fe­nêtre ! Pou­voir com­men­cer en France, et dans notre ré­gion, c’est ré­jouis­sant. J’ai pré­pa­ré quelque chose d’as­sez par­ti­cu­lier… ■ Donc..? Quel uni­vers so­nore et vi­suel ? Ce­lui d’elec­tro­ni­ca, bien sûr, mais on re­trou­ve­ra d’autres mor­ceaux que j’ai pio­chés au fil du ré­per­toire. J’ai ren­du tout ce­la co­hé­rent sur le plan de la pro­duc­tion du son. Pour le vi­suel, je pense que ça va être dif­fé­rent de ce que j’ai dé­jà fait et vu. Je pense avoir été à l’ori­gine de la mu­sique qui se re­garde. Là, je veux des sur­prises, dans le cadre d’une pro­gres­sion dra­ma­tur­gique, dans un uni­vers comme en 3D mais sans lu­nettes, avec des pro­fon­deurs, des ef­fets d’op­tique, tout, en tout cas, sauf quelque chose de froid et dés­in­car­né, un truc très or­ga­nique. ■ (*) Ed­ward Jo­seph Snow­den, né le 21 juin 1983, est un in­for­ma­ti­cien amé­ri­cain, an­cien em­ployé de la Cen­tral In­tel­li­gence Agen­cy (CIA) et de la Na­tio­nal Se­cu­ri­ty Agen­cy (NSA) qui a ré­vé­lé les dé­tails de plu­sieurs pro­grammes de sur­veillance de masse amé­ri­cains et bri­tan­niques.

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PER­SON­NAGE. Jean-mi­chel Jarre a tou­jours été re­la­ti­ve­ment « dis­cu­té ». Il n’en de­meure pas moins to­ta­le­ment in­con­tour­nable dans le pay­sage de la mu­sique élec­tro­nique qu’il évoque avec pas­sion et en don­nant en­vie de le dé­cou­vrir une fois de plus, sur scène ou à tra­vers ses deux der­niers al­bums.

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