Ma­rie de Pa­let Les Femmes de Car­da­belle

84 épi­sode

La Montagne (Brive) - - Au Quotidien - (à suivre)

Son père n’avait pas bou­gé de son coin ni pro­non­cé au­cune pa­role. La jeune fille fit plu­sieurs fois le tour de la pièce cher­chant ce qu’elle al­lait faire. Le vieil homme, en­fon­cé dans sa chaise qui avait connu des jours meilleurs, gé­mis­sait de temps à autre. Agnès se de­man­dait s’il dor­mait ou fai­sait sem­blant. Elle lui pro­po­sa une ti­sane mais il ne ré­pon­dit pas. Main­te­nant que la nuit tom­bait, elle était in­quiète de se trou­ver seule avec un ma­lade. Elle at­ten­dait le re­tour de Clé­ment pour ap­pe­ler un doc­teur car elle sen­tait que son père n’al­lait pas bien du tout et, mal­gré ses ré­ti­cences, il fal­lait le faire soi­gner. Les heures pas­saient, les unes après les autres, et la jeune fille s’éton­nait du re­tard de son frère. Elle re­mit la mar­mite de soupe sur le feu pour la faire chauf­fer et par­tit cher­cher quelques pommes à la cave. Quand elle re­mon­ta, Clé­ment était ar­ri­vé. Il était ac­com­pa­gné d’un jeune homme grand et bien char­pen­té qu’agnès hé­si­ta à re­con­naître : – Ga­briel ! s’écria-t-elle, en s’avan­çant vers lui. C’est bien toi ? Le jeune homme sou­rit et vint l’em­bras­ser en sou­hai­tant : – Bonne an­née, Agnès. Le père, sur sa chaise, était to­ta­le­ment ré­veillé. Il ne pou­vait dé­ta­cher son re­gard de son der­nier fils qu’il avait si peu connu. La jeune fille ré­flé­chis­sait : quel âge pou­vait avoir ce grand ado­les­cent qui la dé­pas­sait d’une tête. Elle cal­cu­la : à sa nais­sance, elle avait huit ans : elle al­lait avoir vingt-trois ans bien­tôt, il avait donc quinze ans. Comme le temps avait pas­sé !… Des trois, c’était ce­lui qui res­sem­blait le plus au père. Il avait sa ti­gnasse brune, son nez un peu brusque et ses yeux bleus sur­pre­nants dans son vi­sage bron­zé et ses che­veux bruns. – Tu as quinze ans ? in­ter­ro­geat-elle en le re­gar­dant. – Je les ai eus en sep­tembre. Et toi, tu as quel âge ? – Je suis vieille, sou­pi­ra-t-elle, je vais avoir vingt-trois ans. – Qu’est-ce que je de­vrais dire, moi ! lan­ça Clé­ment en riant… Vous ren­dez-vous compte que c’est la pre­mière fois que nous sommes en­semble, tous les quatre, de­puis la mort de ma­man ! Ils en prirent conscience et se ré­jouis­saient de cette ren­contre. – Ah, si votre pauvre mère vous voyait, comme elle se­rait contente ! dé­cla­ra le père avec des larmes dans la voix. Ils se turent, évo­quant le vi­sage de la dis­pa­rue. Seul Ga­briel n’avait au­cun sou­ve­nir d’elle. Le père se le­va en ti­tu­bant et s’ap­pro­cha de ses en­fants, les yeux tou­jours fixés sur le plus jeune. Clé­ment vint le sou­te­nir et le gui­da vers une chaise, près de la table. – Voi­là, fit-il, comme tu le vou­lais, je suis al­lé cher­cher Ga­briel. Il res­te­ra quelques jours avec nous. Il est à l’école. Il va pas­ser le bre­vet cette an­née, mais ce sont les va­cances de Noël. Il cou­che­ra avec moi, ajou­ta-t-il, ré­pon­dant à la ques­tion muette de sa soeur. Ils s’as­sirent tous les quatre au­tour de la table. Le père po­sa les coudes sur le re­bord et, d’une voix basse qu’agnès ne lui connais­sait pas, se mit à par­ler : – Je suis content de vous voir là, tous les trois.

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