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La Montagne (Brive) - - Au Quotidien -

Alors, gar­çon ou fille, quelle im­por­tance ? Un bé­bé, c’est un bé­bé. Ro­sine ne lui a pas dit grand-chose de sa vi­site du ma­tin chez le no­taire, mais Al­ber­tine de­vine qu’il s’est mon­tré me­na­çant. De­puis le dé­part de Jo­seph à la guerre, le no­taire se montre un peu plus pres­sant à chaque vi­site. Pous­ser à la vente, voi­là ce qu’il cherche de­puis des mois et des mois. Il faut dire que les ar­ré­rages s’ac­cu­mulent. Pas d’ar­gent. Al­ber­tine vou­drait pou­voir ai­der da­van­tage, tra­vailler, faire ren­trer des sous mais à soixante-douze ans, usée par une vie de tra­vail, veuve, sans res­sources et sans toit, elle souffre d’être à la charge de sa fille. Alors elle baisse la tête et se tait. Elle se penche, sai­sit une éclisse d’osier qui trempe dans le seau po­sé à cô­té de sa chaise et conti­nue le pa­nier qu’elle a com­men­cé à tres­ser le ma­tin. Confec­tion­ner des pa­niers et les vendre, c’est la seule chose qu’elle puisse en­core faire pour ga­gner quatre sous. Ses mains dé­for­mées peinent à en­tre­la­cer le brin, mais son obs­ti­na­tion de vieille femme ha­bi­tuée à la mi­sère vient à bout de la mal­adresse de ses doigts rai­dis par des an­nées de tra­vail dans les champs. – J’t’ai­de­rai comme je pour­rai, mur­mure-t-elle comme pour se faire par­don­ner la charge sup­plé­men­taire que sa pré­sence im­pose. J’peux en­core faire la soupe et gar­der les pe­tits. Bien sûr, prendre un en­fant de l’as­sis­tance pu­blique, c’est un moyen d’avoir une ren­trée ré­gu­lière d’ar­gent, mais ce n’est pas rien. La grand-mère se de­mande comment va faire Ro­sine, toute seule avec trois en­fants. Est-ce qu’elle au­ra as­sez de lait pour nour­rir deux bé­bés en même temps ? Entre deux té­tées, est-ce qu’elle ar­ri­ve­ra en­core à faire des les­sives dans les fermes pour rap­por­ter l’ar­gent du pain ? Et les sou­cis ? On dit que tous ces gosses aban­don­nés pla­cés par l’as­sis­tance pu­blique de Pa­ris ne sont pas sou­vent en bonne san­té. Un nour­ris­son fra­gile, c’est du tra­cas. Bien sûr, son pe­tit Pierre, qui a eu deux ans le mois der­nier, tout comme sa Jeanne, qui a dé­jà trois mois, sont des en­fants ro­bustes qui poussent comme des cham­pi­gnons. Mais un gosse de l’as­sis­tance qui a vé­gé­té dans des or­phe­li­nats pa­ri­siens ? – Du lait, j’en au­rai bien as­sez pour deux, la ras­sure Ro­sine. Des gosses en nour­rice, je ne suis pas la seule à en prendre. Rien qu’à Mont­lan­don, il y en a trois. Ro­sine ôte l’épingle à nour­rice, sou­lève les jambes du bé­bé, lui es­suie les fesses avec une par­tie propre de la couche, puis, de sa seule main libre, roule le car­ré de tis­su sale, le pose sur la chaise voi­sine et rem­maillote Jeanne qui ne se ré­veille même pas. – Don­ner le sein à deux bé­bés en même temps, ce n’est pas une af­faire, pour­suit Ro­sine. Je l’ai dé­jà fait. Comment elles font, les femmes qui ont des ju­meaux ? Elle re­dresse sa pe­tite, la pose contre sa poi­trine et l’em­brasse. Puis elle se lève, passe de­vant sa mère, tra­verse la pièce et re­couche Jeanne dans le ber­ceau d’osier qui se trouve dans un coin de la pièce. À cô­té, un se­cond ber­ceau, vide, at­tend le pe­tit qu’elle ra­mè­ne­ra tout à l’heure. © Edi­tions (à suivre)

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