LE FEUILLETON

La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

Elle couvre sa fille, la re­garde, émer­veillée d’avoir un si beau bé­bé, et se penche pour lui po­ser à nou­veau un long bai­ser sur le front. Pierre éprouve à ce mo­ment le be­soin de par­ta­ger la ten­dresse ma­ter­nelle. Il aban­donne la chienne qu’il a ca­res­sée pen­dant toute la du­rée de la té­tée et s’ap­proche. Sa mère lui ouvre les bras et sou­rit. – Lui aus­si, il a par­ta­gé mon lait avec un autre, dit Ro­sine, et ça ne l’a pas em­pê­ché de pous­ser. J’en au­rai bien as­sez pour deux. – C’était pas pa­reil… Ro­sine sou­lève son Pier­rot et le presse contre elle. Le pe­tit gar­çon lui serre le cou, pose sa tête sur l’épaule ma­ter­nelle et lui fait mille bai­sers sur la nuque. – Mon pe­tit, mon tout pe­tit, lais­set-elle échap­per en le ber­çant. Comme ton père te trou­ve­ra chan­gé quand il sor­ti­ra de l’hô­pi­tal ! Tout en câ­li­nant Pierre, Ro­sine s’ap­proche de la porte de la mai­son et re­garde à l’ex­té­rieur. De­vant elle, la ferme du Grand Bois Lecomte et, plus loin, la li­sière de la fo­rêt de Mon­té­côt ap­pa­raissent sur un fond de ciel noir an­thra­cite qui n’an­nonce rien de bon.

Dire qu’il fai­sait si beau de­puis quinze jours, re­grette-t-elle. Fal­lait qu’il fasse mau­vais jus­te­ment le jour où il ar­rive. Quand ça va cre­ver, ça ne va pas être une averse de dix mi­nutes, pré­dit Al­ber­tine. On en au­ra pour le res­tant de la jour­née. Ro­sine glisse un der­nier bai­ser sur la joue de son Pier­rot et le re­pose sur le sol en lui mur­mu­rant : – Faut que je me pré­pare. Émile va ar­ri­ver. Elle se di­rige vers la chambre pour fi­nir de s’ha­biller. En même temps que le ca­rillon de l’hor­loge son­nant 2 heures, on en­tend sur les pierres du che­min le feu­le­ment des ban­dages de fer d’une car­riole et les pas d’un che­val qui ra­len­tit et s’ar­rête près de la mai­son. Al­ber­tine se lève et pose son pa­nier en cours de fa­bri­ca­tion sur la chaise où elle était as­sise. Elle se pré­ci­pite vers la porte, ac­tionne le lo­quet et ouvre le bat­tant du bas juste au mo­ment où Émile avance vers la mai­son. – Elle fi­nit de se pré­pa­rer, lui di­telle en guise d’ac­cueil. Elle a fait boire la pe­tite, alors for­cé­ment… – Pour 3 heures, on n’est pas en re­tard, ré­pond Émile. J’ai pris Pâ­que­rette. Elle en au­ra pas pour long­temps à nous em­me­ner à la gare. – En­trez. Elle va pas être longue. Éle­veur de che­vaux, culti­va­teur, maire de Saint-éliph, Émile Fa­vel­lière est un brave homme sur qui Ro­sine peut comp­ter en toute cir­cons­tance. L’épaisse mous­tache grise soi­gneu­se­ment taillée qu’il porte de­puis tou­jours donne à son vi­sage une di­gni­té de pay­san per­che­ron ai­sé mais on peut lire, au creux des rides qui en­tourent ses yeux, la lourde épreuve que le des­tin lui a in­fli­gée deux ans au­pa­ra­vant. Ro­sine l’a en­ten­du ar­ri­ver. Elle res­sort de la chambre, le cha­peau sur la tête, en­di­man­chée comme une pay­sanne par­tant à la messe un jour de Pâques. À cô­té, Al­ber­tine, avec son éter­nelle blouse bleu fon­cé et son fi­chu sur la tête, son dos voû­té et ses deux mains jointes sur sa poi­trine creuse, res­semble à une gla­neuse de pommes de terre en au­tomne.

(à suivre)

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