Un mode de scru­tin bien par­ti­cu­lier

L’oc­cu­pant de la Mai­son­blanche n’est pas dé­si­gné au suf­frage uni­ver­sel di­rect

La Montagne (Brive) - - États-unis Présidentielle - Bru­no Mège

Le jour de l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine, il y a 51 scru­tins et non pas un seul. Chaque État rem­por­té – en comp­tant « Wa­shing­ton DC », la ca­pi­tale – vaut un cer­tain nombre de « points » dans cette com­pé­ti­tion au suf­frage in­di­rect dont les règles datent de la fin du XVIIIE siècle !

Ce­la s’est pro­duit quatre fois dans l’histoire des États­unis, lors des pré­si­den­tielles de 1824, 1876, 1888 et 2000 : un candidat de­van­cé par un autre en nombre de voix, au ni­veau du pays tout en­tier, a néan­moins rem­por­té l’élec­tion et s’est ins­tal­lé à la Mai­son­blanche.

Le der­nier épi­sode en date est res­té dans les mé­moires. En 2000, le dé­mo­crate Al Gore, vice­pré­sident sor­tant, fort du sou­tien de Bill Clin­ton (le sor­tant) et de son épouse Hilla­ry, de­van­ça d’en­vi­ron 550.000 voix son ad­ver­saire ré­pu­bli­cain, George W. Bush. Mais c’est pour­tant ce der­nier qui fut dé­cla­ré vain­queur par la Cour su­prême fé­dé­rale, à l’is­sue de cinq se­maines de re­comp­tages des bul­le­tins – en Flo­ride – et de dé­ci­sions de jus­tice en tous genres, dont l’image de la dé­mo­cra­tie amé­ri­caine ne sor­tit pas gran­die.

Pour un ci­toyen français, une telle ano­ma­lie est qua­si­ment in­com­pré­hen­sible ! Pour un Amé­ri­cain, c’est la règle du jeu. La vic­toire de « W » en 2000 ne fut en ef­fet que la consé­quence du mode de scru­tin pré­si­den­tiel tou­jours en vi­gueur, choi­si à la fin du XVIIIE siècle par les « Pères fon­da­teurs ».

Des « grands élec­teurs » de­ve­nus des « points » que l’on marque

Ces der­niers re­dou­taient le suf­frage uni­ver­sel di­rect et les « em­por­te­ments » po­pu­laires. Ils ins­tau­rèrent un vote à deux étages pour dé­si­gner le pré­sident, avec d’abord un col­lège de « grands élec­teurs » élus dans chaque État par les ci­toyens. Ces no­tables se re­trou­vaient en­suite entre eux, au ni­veau fé­dé­ral, pour élire – mais pas par­mi eux – le dé­ten­teur du pou­voir exé­cu­tif, loin de toute pres­sion de la base…

Au­jourd’hui, les « grands élec­teurs » sont pu­re­ment et sim­ple­ment as­si­mi­lables à des « points » que mar­que­rait chaque candidat, dans chaque État.

Voi­ci un ré­su­mé des prin­ci­pales règles qui ré­gissent tou­jours l’élec­tion pré­si­den­tielle, avec leurs consé­quences es­sen­tielles.

Le pré­sident (ou la 1 pré­si­dente…) est élu pour un man­dat de quatre ans, re­nou­ve­lable une fois. Le vote po­pu­laire a lieu le mar­di qui suit le pre­mier lun­di de no­vembre (le 8 du mois, cette an­née). Le vain­queur prend ses fonc­tions le 20 jan­vier sui­vant.

Il y a au to­tal 2 538 grands élec­teurs. Pour rem­por­ter l’élec­tion, il faut donc at­teindre la ma­jo­ri­té ab­so­lue, soit 270 « points ». 3

Chaque État se voit at­tri­buer un nombre de grands élec­teurs – de « points » – équi­valent au nombre d’élus dont il dis­pose au Congrès (Chambre des Re­pré­sen­tants + Sé­nat) à Wa­shing­ton. Tout État ayant par prin­cipe deux sé­na­teurs, il faut ajou­ter à ce chiffre ce­lui de ses Re­pré­sen­tants à la Chambre pour ob­te­nir le to­tal de grands élec­teurs aux­quels a droit l’état consi­dé­ré.

Le nombre de Re­pré­sen­tants est pro­por­tion­nel à la po­pu­la­tion de l’état. Ce nombre est ré­ajus­té après chaque re­cen­se­ment (le der­nier date de 2010), ce qui en­traîne du même coup la ré­vi­sion (ou non) du nombre de grands élec­teurs. Les chiffres ac­tuels (voir la carte ci­des­ sus) sont va­lables de­puis 2012 et le se­ront en­core en 2020.

Mais le jeu est à somme constante : le to­tal des « points » au ni­veau na­tio­nal doit tou­jours, de­puis 1964, être de 538.

Le sys­tème abou­tit à 4 une cer­taine sur­re­pré­sen­ta­tion des États les moins peu­plés – qui valent au mi­ni­mum 3 « points » – et, ip­so fac­to, à une sous­re­pré­sen­ta­tion des États les plus peu­plés. Donc, par exemple, une voix d’un élec­teur du Wyo­ming a de fait un peu plus de poids que celle d’un élec­teur de Ca­li­for­nie ou du Texas.

L’at­tri­bu­tion des 5 « points » dans chaque État est ré­gie par la règle dite « Le vain­queur prend tout » (« The win­ner catchs all ») : le candidat qui ar­rive en tête dans un État, même d’une courte tête, rafle la to­ta­li­té des points at­tri­bués par cet État.

Seul le Maine et le Ne­va­da font ex­cep­tion, en at­tri­buant deux grands élec­teurs se­lon le ré­sul­tat dans l’état en­tier et les autres via un dé­cou­page en « dis­tricts ».

Cette règle du « vain6 queur prend tout » a, en pra­tique, deux consé­quences im­por­tantes.

• D’abord, elle contri­bue au la­mi­nage des can­di­dats dits « in­dé­pen­dants » ou de ceux pré­sen­tés par des « pe­tites » for­ma­tions. Les grosses ma­chines que sont les par­tis ré­pu­bli­cain et dé­mo­crate vont tout faire pour tor­piller les « mar­gi­naux » qui pour­ raient éro­der le score des deux « grands can­di­dats » dans cer­tains États et les pri­ver de la vic­toire dans ces États­là. Ce­la peut re­vê­tir une im­por­tance consi­dé­rable ! Ain­si, cer­tains ana­lystes sou­tiennent que c’est l’éco­lo­giste Na­der qui a fait perdre Gore en 2000, en lui « dé­tour­nant » des voix en Flo­ride…

Lors de cette édi­tion 2016, deux « pe­tits » can­di­dats peuvent ain­si brouiller les cartes : la Verte Jill Stein, sus­cep­tible de prendre des voix sur­tout à Hilla­ry Clin­ton, et le li­ber­ta­rien Ga­ry John­son – par­ti­san d’une dé­ré­gu­la­tion tous azi­muts –, sus­cep­tible de prendre des voix sur­tout à Do­nald Trump.

• En­suite, la règle du « vain­queur prend tout » in­cite les stra­tèges des deux « grands can­di­dats » à di­vi­ser les États en trois ca­té­go­ries : ceux qui leur sont ac­quis, ceux qui sont ac­quis à l’ad­ver­saire, ceux qui sont in­dé­cis. Ces der­niers, les fa­meux « swing States » – lit­té­ra­le­ment, les « États qui ba­lancent » –, vont donc concen­trer sur eux tous les ef­forts – et tous les dol­lars – des cam­pagnes dé­mo­crate et ré­pu­bli­caine.

In­utile, en ef­fet, d’al­ler gas­piller des mil­lions dans des États ju­gés per­dus d’avance, ni dans ceux consi­dé­rés comme ac­quis. Et, pour iden­ti­fier au mieux les « swing States », les ins­ti­tuts de son­dages sont là (voir ci­contre). ■

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