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La Montagne (Brive) - - Annonces Classées -

Il y a aus­si quelques champs, des bandes de culture étroites et longues, où s’étagent le car­min des fa­rots en fleur, les verts des orges et des blés, le vio­let des lu­zernes et l’in­fi­nie pa­lette des rouges, des jaunes et des bleus des fleurs sau­vages. Les vaches de la ferme de Pal­froid ru­minent, cou­chées à l’abri d’une haie. Des hommes mènent des at­te­lages qui tirent des tom­be­reaux et on en­tend ré­son­ner leur « Hue ! Dia ! » de col­line en col­line. Par­tout dans la cam­pagne se dé­tache, sur le vert plus sombre des li­sières de bois, la cou­leur tuile des toits de fermes pi­quées sur les croupes du pay­sage comme de gros pa­pillons épin­glés sur des bou­chons. L’hô­tel Cor­dé, les Ro­gers, les Mou­lins, l’hô­tel­le­rie. Au­tant de ha­meaux re­liés par un dé­dale de che­mins creux. La voi­ture tra­verse Saint-éliph et s’en­gage sur la route de La Loupe. – T’as des nou­velles de Jo­seph ? de­mande Émile dès qu’ils sont sor­tis du vil­lage. En­tendre le nom de son ma­ri pro­voque un fris­son qui par­court le dos de Ro­sine. Quand le cau­che­mar qu’ils vivent tous les deux vat-il se ter­mi­ner ? – Il se re­met de son opé­ra­tion, ré­pond-elle, mais les mé­de­cins ne disent rien. Dans sa der­nière lettre, Jo­seph se de­mande quand il pour­ra quit­ter l’hô­pi­tal mi­li­taire. Il en a marre. – C’était la der­nière opé­ra­tion et elle est réus­sie. – Oui… en­fin, on es­père… – Il faut qu’il pa­tiente. Les choses vont s’ar­ran­ger main­te­nant que la guerre est ter­mi­née. Ro­sine se tait mais, dans sa tête, sa haine de la guerre fait mon­ter en elle une bouf­fée de co­lère. Jus­qu’en août 14, ils étaient heu­reux. Ils étaient jeunes ma­riés. Ils tra­vaillaient. Les choses al­laient bien. C’est au prin­temps 14 qu’ils s’étaient lan­cés. Ils avaient em­prun­té et ils avaient ache­té la mai­son des Croi­settes, eux, des ou­vriers dont les pa­rents ne pos­sé­daient pas da­van­tage que la che­mise qu’ils por­taient sur le dos. Et puis la guerre leur est tom­bée des­sus d’un coup. Mau­dit mois d’août 14. Jo­seph a été mo­bi­li­sé. Il est par­ti le même jour qu’édouard, le fils d’émile. Au dé­but, tout le monde se di­sait que c’était l’af­faire de quelques se­maines. Quelques mois tout au plus. Le temps de re­pous­ser les Boches chez eux. Et puis le temps a pas­sé, pas­sé, beau­coup pas­sé. De lettre en lettre, les hommes par­laient des tran­chées bom­bar­dées de plus en plus du­re­ment, des as­sauts de plus en plus meur­triers, des com­bats à la baïon­nette, de la faim ter­rible, des rats et des poux, des morts de plus en plus nom­breux. Ici, comme dans tous les vil­lages de France, on sa­vait bien que la guerre tue des sol­dats, mais de là à pen­ser qu’elle pou­vait fra­cas­ser un gars de Sainté­liph, il y avait un fos­sé. Et puis le pre­mier tué a été ra­me­né dans un cer­cueil re­cou­vert du dra­peau tri­co­lore. Tout le monde a vu et a réa­li­sé. Avant cet en­ter­re­ment, Ro­sine pleu­rait son Jo­seph, évi­dem­ment, parce qu’il n’était plus là, qu’elle ne pou­vait pas lui parler, le tou­cher, l’en­tendre rire. Mais c’étaient les pleurs d’une jeune ma­riée en­core naïve souf­frant de l’ab­sence.

(à suivre) © Edi­tions

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